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Super Joute Royale #6 – Les rois du XIème siècle

Au XIème siècle nous n’avons que quelques rois, mais c’est une période compliquée pour les Capétiens…

Classer les rois de France siècle par siècle, personne n’y avait pensé, et nous le faisons dans Super Joute Royale, le nouveau format de Passion Médiévistes. Dans l’épisode d’introduction, nous avons présenté le concept et discuté autour du concept de roi au Moyen Âge, et dans le premier épisode nous avons présenté les rois du VIème siècle, en commençant par Clovis. Après avoir parlé du VIème siècle, du VIIème siècle, du VIIIème siècle, du IXème siècle et du Xème siècle, voici le XIème siècle !

Le contexte historique du XIème siècle

Façade de l'Abbatiale Sainte-Foy de Conques.
Façade de l’Abbatiale Sainte-Foy de Conques.

Au XIème siècle est la grande période de la féodalité, avec une faiblesse globale des rois face aux seigneurs locaux, la période de développement de la chevalerie et des trois ordres de la société, théorisés par Adalbéron de Laon pour le roi Robert à la fin des années 1020 (oratores, bellatores, laboratores). On voit aussi à cette époque se développer des ordres monastiques, notamment Cluny, fondé au début du Xème mais qui prend son essor au XIème, avec plus de 800 établissements rattachés à Cluny à la fin du siècle. Les contemporains ont l’impression que le christianisme se consolide, le chroniqueur Raoul Glaber parle d’un « blanc manteau d’églises« .

C’est aussi le grand temps de la réforme grégorienne dans toute l’Europe, avec un renforcement de la papauté à partir du milieu du XIème siècle avec le pape Grégoire VII (même si Léon IX avant lui déjà). L’Eglise tente d’imposer le pouvoir spirituel au dessus du pouvoir temporal, ce qui donne par exemple la Querelle des Investitures. Et en parallèle de la réforme se développent de nombreuses hérésies.

A la toute fin du siècle s’ouvre la grande période des croisades : en 1095 Urbain II prêche à Vézelay, en 1099 Jérusalem est prise, et l’Occident s’ouvre et entre dans une phase d’expansion et de domination progressive de la Méditerranée.

Au plan politique, Guillaume le Conquérant qui part avec des bouts de la France en Angleterre, posant ainsi beaucoup de problème au roi de France. Et selon l’historien Florian Mazel, « les premiers Capétiens innovent peu » jusqu’à Henri Ier. En effet ces premiers Capétiens sont mal connus, l’historienne Claude Gauvart parle même de « rois sans visage », et les portraits très orientés par l’Église.

 

Les rois du XIème siècle

  • Robert II Le Pieux, « très mauvaise gestion familiale »
Robert le Pieux remettant un écrit au pape (Grégoire V ou Silvestre II) (Source gallica.bnf.fr / BnF)
Robert le Pieux remettant un écrit au pape (Grégoire V ou Silvestre II) (Source gallica.bnf.fr / BnF)

Il règne de 996 à 1031 et se place dans la continuité de la dynastie capétienne car il est associé au trône par son père dès 987. Mais à cette époque les rois capétiens sont faibles, ils n’ont qu’un petit territoire et une place de suzerain, mais pas de souverain, et certains de ses vassaux sont plus puissants que lui. Son mariage avec Berthe de Bourgogne lui apporte l’alliance et les terres de Blois mais aussi la légitimité carolingienne (petite fille de Louis d’Outremer) récupère la Bourgogne (qui deviendra une possession du royaume de France). Mais il aura en tout trois épouses dont deux qu’il répudie, et a des problèmes de « mauvaise gestion familiale« .

Pendant son règne, un conflit éclate au début des années 1020 entre Robert II et Eudes de Blois, un de ses vassaux. Eudes de Blois possède déjà les comtés de Tours, Blois, Chartres lorsqu’il hérite de celui de Troyes : ses terres entourent donc le domaine royal et le comte fait peser une lourde menace sur la royauté. Robert, qui avait investi Eudes du comté de Champagne en 1021, décide de faire confisquer tous les fiefs de son dangereux vassal suite au conflit à propos du comté de Reims que le roi souhaite voir aux mains de l’archevêque de Reims. Eudes fait valoir l’aspect héréditaire du fief et ne se présente pas au plaid (qui n’est toujours pas une couette toute douce mais une assemblée de 1023).

Le roi est quand même obligé de céder face à Eudes et ne peut prononcer la commise (confiscation) du fief, sans doute parce que soutien des autres grands à Eudes. C’est une victoire éclatante d’Eudes, et Robert peine à imposer son autorité à ses vassaux.

Malgré tout, Robert II gère bien sa postérité en se faisant rédiger une belle biographie post-mortem qui le présente comme pieux et bon par Helgaud de Fleury, voire même comme un roi qui fait des miracles.

Les premiers Capétiens
Les premiers Capétiens
  • Hugues, « le fils révolté qui ne réussit pas »

Roi associé à 10 ans avec son père Robert II en 1017, Hugues se révolte contre son père (encore vivant) en 1025 (il a alors 18 ans) pour essayer de faire valoir son pouvoir en tant que roi associé.  Il rassemble autour de lui des compagnons et il se lance dans une campagne de pillage des biens appartenant à son père, mais sans succès. Il meurt finalement prématurément quelques mois après sa révolte, et Robert fait alors sacrer son deuxième fils, Henri.

 

    • Henri Ier, « un fantôme pour l’historien« 
Detail of a miniature of Henry I sending a bishop, and his marriage to Anne. Royal 16 G.VI, f.269v
Detail of a miniature of Henry I sending a bishop, and his marriage to Anne. Les Grandes Chroniques de France, Royal 16 G.VI, f.269v (source : British Library)

A l’inverse de son père Robert II et de son fils Philippe Ier, Henri Ier est victime d’un vide documentaire, très peu de chroniqueurs parlent de lui, à part Raoul Glabert. On sait néanmoins qu’il naît en 1008 et règne de 1031 à 1060.

Après la mort de sa première épouse, sans enfant légitime, Henri Ier prend pour épouse Anne de Kiev, qui comme son nom l’indique vient de loin, et c’est assez original. Il rompt avec les pratiques habituelles des rois francs qui avaient pour habitude de profiter des mariages pour consolider leur pouvoir et se créer des alliances avec des entités proches. Les historiens ne savent pas trop pourquoi il a fait ça, notamment à cause du vide documentaire. Anne de Kiev introduit à la cour le nom de Philippe, d’origine grecque, ce qui montre que le stock onomastique peut aussi venir des mères.

Comme son père, Henri n’a pas encore beaucoup de pouvoir, et pendant son règne il va se battre avec plusieurs de ses vassaux et souvent perdre. Il va notamment céder la Bourgone à son frère Robert, et perdre face à Guillaume II de Normandie (le futur roi « Conquérant » et roi de Normandie).

Durant son règne Henri recrée les grands offices, sans doute sur le modèle d’Hincmar de Reims, un modèle carolingien : sénéchal (intendant), bouteiller et connétable (écuries). Les offices sont associés à la cour du roi car la cour est encore itinérante et donc associée à la « maison du roi » (d’où le bouteiller, l’échanson…).

 

Philippe Ier , roi de France (1060-1118), achetant la vicomté de Bourges
Philippe Ier , roi de France (1060-1118), achetant la vicomté de Bourges (Source gallica.bnf.fr / BnF)
  • Philippe Ier, excommunié et finalement non

Le règne de Philippe Ier est l’un des plus longs, de 1060 à 1108, et cela a été un vrai facteur de stabilité, pour de permettre une politique cohérente et construite, avec un objectif de renforcer le pouvoir royal face aux autres grands du royaumes. Il arrive au pouvoir enfant, sous la régence de sa mère Anne de Kiev et de Baudouin de Flandres, qui a épousé une soeur d’Henri Ier (donc son oncle par alliance). Mais le frère d’Henri Ier (donc un autre oncle de Philippe) aurait bien voulu la régence (attention, la notion de régence pas formalisée avant la fin du Moyen Âge, il n’y a pas de règles strictes, d’ailleurs le mot même n’existe pas encore), donc le début du règne est marqué par quelques conflits, et Philippe finit par écarte sa mère du pouvoir.

Philippe Ier va vouloir agrandir son domaine royal au cours de son règne, il a assez mal vécu le fait de voir son vassal Guillaume II devenir assez facilement roi d’Angleterre. Il va donc jouer sur les dissensions entre les grands du royaume pour assoir son autorité.

C’est sous Philippe Ier que débute le rite de guérir les écrouelles. L’origine de cette croyance est populaire, dans un territoire au cœur de la puissance capétienne : Philippe se serait rendu à Corbeny, lieu où le saint local, Saint Marcoul, faisait des guérisons miraculeuses des écrouelles. Arnoul, abbé de saint Médard (dans la région), aurait conseillé Philippe Ier, inquiet de son absence de descendance mâle, puis un fils serait né, le futur Louis VI. Les Capétiens deviennent les guérisseurs des écrouelles, signe que c’est une dynastie choisie par Dieu. Le miracle royal n’est pas une construction élaborée par la hiérarchie de l’Église, ni par la royauté : il est né des croyances populaires qui fondent une monarchie populaire.

 

Les débateurs de Super Joute Royale : Justine, Hugo et Guillaume
Les débateurs de Super Joute Royale : Justine, Hugo et Guillaume (© Fanny Cohen Moreau)

Le classement final de cet épisode

  • 1er : Philippe Ier (30 points), une bonne stabilité politique
  • 2ème : Henri Ier et Robert Ier ex-equo
  • 3ème : Hugues (5 points)

 

Pour aller plus loin voici des ouvrages conseillés par nos invités :

  • Georges Duby, Les Trois Ordres ou L’Imaginaire du féodalisme, Paris, Gallimard, 1978
  • Georges Duby, Hommes et structures du Moyen Âge, Paris, Mouton, 1973
  • Florian Mazel, Féodalités 888-1180, Paris, Belin, 2014.
  • Manuel de Jégou-Panfili, L’Europe seigneuriale, 888-1215, Paris, Armand Colin, 2015
  • Pierre Riché, Gerbert d’Aurillac : Le Pape de l’an mil, Fayard, 1987

 

 

Retrouvez Justine dans l’épisode sur la reine Gerberge, Guillaume dans celui sur les tournois de chevalerie et Ilan sur les réseaux politiques des Carolingiens.

Merci beaucoup à Simon Vandendyck pour son très beau générique pour Super Joute Royale ! Saurez-vous reconnaître tous les extraits de ce générique ?