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Épisode 62 – Clara et Jeanne de Castille

Ballotée entre les complots de cour et une historiographie cruelle, découvrez l’histoire tragique de Jeanne de Castille.

Portrait de Clara
Portrait de Clara Kalogérakis

Dans cet épisode, Clara Kalogérakis présente une reine presque méconnue au destin tragique, Jeanne de Castille. Elle est actuellement en thèse à l’université de Lille en co-tutelle avec l’Université de Castilla-La Mancha sur le sujet « Des trésors animés et abîmés : Les infantes d’Espagne sur la scène matrimoniale internationale (Fin du Moyen Âge- 1ère moitié du XVIe siècle) » sous la direction d’Elodie Lecuppre-Desjardin et d’Angela Muñoz-Fernandez. Au cours de l’épisode, elle aborde son travail de Master, « Jeanne de Castille et les Pays-Bas : un autre monde (1496-1506) ».

Une princesse à la cour des Rois Catholiques

Née en 1479 à Tolède, Jeanne de Castille est la fille d’Isabelle la Catholique et de Ferdinand d’Aragon, deux souverains très connus pour leur conquête de l’Espagne. Leur règne a été marqué par les guerres, civiles mais surtout extérieures, avec la France et surtout contre les terres musulmanes de la péninsule ibérique. Longtemps appelée Reconquista, cette période est en réalité une période de conquête, les « Maures » étant présents depuis cinq siècles sur le territoire. C’est une période violente et de mutation, où les Rois Catholiques insufflent une véritable réforme des mœurs et du pouvoir en Espagne. Ainsi, en Castille, Isabelle finance un humanisme catholique et de nombreux mouvements religieux stricts, jusqu’à l’Inquisition Espagnole.

Jean de Flandres, Jeanne I e r de Castille, Kunsthistorisches Museum Wien, v.1496-1500.
Jeanne de Castille, vitrail originaire de la chapelle du Précieux-Sang, Bruges, Victoria and Albert Museum, Londres, 1496, ms. C.442-1918 & ms. C.441-1918.

Politiquement, l’Espagne est un espace éclaté. Malgré l’union des couronnes d’Aragon et de Castille, ce sont deux pays aux politiques autonomes. Par exemple, l’Aragon est en guerre contre la France, mais pas forcément la Castille. La Castille correspond alors à une puissance encore jeune, commençant à peine à se rétablir de profonds troubles internes et dont l’influence est encore à prouver. L’Aragon est une puissance plus ancienne, mais très diminuée par ses guerres intestines. Ce sont donc deux pays qui doivent encore effectuer leur mutation d’un système médiéval à un système moderne et faire leurs preuves.

C’est dans cette période troublée que Jeanne de Castille nait. La cour est itinérante, mais elle y reçoit une excellente éducation, sous l’influence de sa mère et est vite reconnue pour ses capacités intellectuelles. Pourtant, sa position est fragile : Jeanne n’est que troisième en ligne de succession. Pour une princesse castillane, sa position est complexe puisqu’elle la dessert sur le marché matrimonial des puissances européennes. Elle épouse tout de même en 1496 Philippe le Beau, fils de l’archiduc Maximilien d’Autriche, représentant de la puissante famille de Habsbourg et duc de Bourgogne. Pourtant, cette nouvelle position n’est pas synonyme pour elle de libération.

Jeanne de Castille, le bonheur en héritage ?

En effet, la cour de Bourgogne est assez misogyne et l’alliance avec la Castille est à double tranchant. Mariée à 16 ans, Jeanne est envoyée aux Pays-Bas, où elle ne parle pas la langue. Pourtant élève brillante à l’esprit remarquable, elle ne produit aucun écrit. Clara évoque la possibilité d’un refus de lui fournir un secrétaire lui permettant de faire des lettres à sa mère. Isabelle est recluse dans le château, ne sortant que très peu. En effet, la Castille est une puissance qui effraie aussi les Bourguignons, qui sont très réticents à l’idée de laisser Isabelle prendre une trop grande importance et influence. Bien que relativement gênant, le mariage est consommé, et elle donne la vie à six enfants au cours de sa vie.

Itinéraire de Philippe le Beau et Jeanne de Castille pour l’Espagne, en 1501-1502, recherche à partir des ADN de Lille, carton B 3459, par Clara Kalogérakis, dessin par Nicolas Kalogérakis.
Itinéraire de Philippe le Beau et Jeanne de Castille pour l’Espagne, en 1501-1502, recherche à partir des ADN de Lille, carton B 3459, par Clara Kalogérakis, dessin par Nicolas Kalogérakis.

Bien vite après son mariage, sa famille est touchée par une hécatombe. Son frère, Jean, puis sa sœur Isabelle meurent. Puis c’est le fils d’Isabelle, Michel, qui décède. Enfin, Isabelle la Catholique disparait à son tour en 1504. Jeanne est alors « reine propriétaire » de la Castille et un enjeu majeur de pouvoir tant pour son mari que pour son père. En effet, Philippe souhaite se faire reconnaître comme roi de Castille en attendant de récupérer l’Aragon de son beau-père, tandis que Ferdinand refuse d’abandonner le royaume de sa femme. Jeanne est ballotée entre les injonctions et se retrouve à nouveau enfermée tandis que les deux hommes trouvent un accord. Elle détient la propriété de la couronne, et son mari tient le pouvoir en tant que consort. Mais il n’en profitera pas longtemps, et Philippe meurt à son tour en 1506.

Pour autant, Jeanne n’est pas libérée. Vue comme étant sous l’influence de son père, elle fait face à l’opposition des seigneurs castillans. En 1507 elle est même mise sous régence de son père, renforçant son enfermement pour éviter tout trouble. Et à la mort de Ferdinand, en 1516, un nouveau geôlier prend de l’importance : le propre fils de Jeanne, Charles, connu en Espagne comme Charles Ier et dans l’historiographie comme Charles Quint. Alors âgé de 16 ans, il revendique le pouvoir sur la couronne d’Aragon, qui ne reconnaît pas le couronnement d’une femme. Héritier des terres de son père, il est déjà puissant et prend peu à peu une place majeure dans la politique Castillane. En 1519, âgé de 19 ans, il est élu Saint Empereur Romain Germanique, ce qui l’installe définitivement comme souverain au regard des Grands de Castille. Il confine alors sa mère, qui meurt à 76 ans au palais en 1555.

La folle historiographie d’une femme en souffrance

Jeanne de Castille a eu une vie complexe, méconnue et difficile. Mais sa postérité ne l’a pas non plus épargnée. Très tôt, sa « folie » est invoquée pour justifier les différentes vexations qu’elle subit. C’est par exemple avec ce prétexte que son père obtient la régence. Mais ce n’est alors pas un thème qui infuse dans sa légende. En effet, elle est longtemps surtout accusée d’avoir trahi, consciemment ou non, et d’avoir livré la Castille à l’Aragon et au Saint Empire.

C’est aux XIXe et XXe siècles, sous l’influence des psychanalystes à la suite de Freud, que les historiens commencent à justifier son comportement par la folie. On lui diagnostique alors, des siècles après sa mort, spasmes, schizophrénie et autres défaillances mentales pour justifier de son traitement et de sa faillibilité.

En réalité, il est impossible de vérifier ces hypothèses, de diagnostiquer une personne morte un demi-millénaire avant nous. Clara propose une autre analyse. Celle d’une jeune femme qui, dans une période troublée, est envoyée dans une cour qui étrangère, où elle est isolée. Une femme qui perd ensuite quatre membres de sa famille et ne rentre que pour affronter son père avant d’être à nouveau enfermée, jusque par son propre fils. Peut-être avait-elle des troubles, mais la retenir uniquement comme une femme seule semble insuffisant.

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :

  • Jean de Flandres, Jeanne Ier de Castille, Kunsthistorisches Museum Wien, v.1496-1500.
    Jean de Flandres, Jeanne Ier de Castille, Kunsthistorisches Museum Wien, v.1496-1500.

    Aram (Bethany), La reina Juana: gobierno, piedad y dinastía, Marcial Pons, Madrid, 2001.

  • Bousmar (Éric), « Le « Triunfo de las donas » et la cour de Bourgogne (1460). Contexte et réception d’une traduction », Centre européen d’études bourguignonnes (XIVème-XVIème s.), 51, 2011, p.31-54.
  • Carrasco Manchado (Ana Isabel), Isabel I de Castilla y la sombra de la ilegitimidad, Sílex, Madrid, 2014.
  • Cauchies (Jean-Marie), « Jeanne d’Aragon-Castille, ou la quête d’un pouvoir introuvable », in Femmes de pouvoir, femmes politiques durant les derniers siècles du Moyen Âge et au cours de la première Renaissance, Bousmar (E.), Dumont (J.), Marchandise (A .), Schnerb (B.) (dir.), deboeck Université, Bruxelles, 2012.
  • Ibid, Philippe le Beau: le dernier duc de Bourgogne, Brepols, Turnhout, 2003.
  • De Jonge (Krista), García García (Bernardo José), Estringana (Alicia Esteban), El legado de Borgoña. Fiesta y ceremonia cortesana en la Europa de los Austrias (1454-1648), Fundación Carlos de Amberes, Madrid, 2010.
  • Dumont (Jonathan), « Le lion enfin couronné. Pensée politique et imaginaire royal au cours des premiers voyages espagnols des princes de la Maison de Bourgogne-Habsbourg », Revue belge de Philologie et d’Histoire / Belgisch Tijdschrift voor Filologie en Geschiedenis, 94, 2016, p.841-882.
  • Fagel (Raymond), « El mundo de Felipe el Hermoso: la política europea alrededor de 1500 », in Felipe I el Hermoso: la belleza y la locura, Zalama (M. A.) & Vandenbroeck (P.) (dir.), Los Austrias, Madrid, 2006, p.51-68.
  • Fernández Àlvarez (Miguel), Juana la Loca, la cautiva de Tordesillas, Austral, Barcelona, 1994 (2010).
  • Fernández de Cordoba Miralles (Álvaro), La Corte de Isabel I. Ritos y ceremonias de una reina (1474-1504), Dykinson, Madrid, 2002.
  • Legaré (Anne-Marie) (éd.)., « L’entrée de Jeanne de Castille à Bruxelles : un programme iconographique au féminin », in Femmes à la Cour de Bourgogne : Présence et Influence Eichberger (D.), Legaré (A.-M.) & Hüsken (W.) (éd.), Brepols, Paris, 2010, p.43-55.
  • Oñate Español (María del Carmen), Doña Juana de Castilla: de Toledo a Tordesillas, Fundación Universitaria Española, Madrid, 2016.
  • Palos (José Luís), Sánchez (Magdalena) (éd.), Early modern dynastic marriages and cultural transfer. Farnham, 2016.
  • Segura Graiño (Cristina), « Utilización política de la imagen de la reina Juana I de Castilla », in Representación, Construcción e Interpretación de La Imagen Visual de las Mujeres, Amador Carretero (P.), Ruiz Franco (R.) (éd.), AEIHM-Instituto de Cultura y Tecnología Miguel de Unamuno, Madrid, 2003, p. 173‑189.
  • Illustration de lépisode par Garance Petit https://www.instagram.com/waarentia/
    Illustration de l’épisode par Garance Petit

    Zalama (Miguel Ángel) (dir.), Juana I de Castilla, 1504-1555: de su reclusión en Tordesillas al olvido de la historia, Ediciones Universidad de Valladolid, Valladolid, 2005.

Sources éditées :

  • Chatenet (Monique), Girault (Pierre-Gilles) (dir.), Fastes de cour : les enjeux d’un voyage princier à Blois en 1501, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010.
  • Concepción Porras Gil (María), De Bruselas a Toledo. El viaje de los archiduques Felipe y Juana, Ediciones Universidad de Valladolid, Valladolid, 2015.
  • Doutrepont (Georges), Jodogne (Orner), Chroniques de Jean Molinet, Palais des Académies, Bruxelles, 1937.
  • Duque de Barwick y de Alba (éd.), Correspondencias de Guiterre Gómez de Fuensalida, embajador en Alemania, Flandes e Inglaterra (1496-1509), Madrid, 1907.
  • Gachard (Louis-Prosper) (éd.), Collection des voyages des souverains des Pays-Bas. Voyage d’Antoine de Lalaing, I, Bruxelles, 1876.
  • Höfler (von Constantin) (éd), « Die Depeschen Venetianishen Bötschafters Vincenzo Quirino », Archiv für Österreichische Geschichte, 66, Vienne, 1885.
  • Münzer (J.), Voyage en Espagne et au Portugal (1494-1495), Les Belles Lettres, Paris, 2006.
  • Salva (M.), Saíz de Baranda (Pedro) (éd.), « Crónica de Felipe I llamado el hermoso de Lorenzo de Padilla », in Colección de documentos inéditos para la historia de España, VIII, Madrid, 1846.