Épisode 124 – Margot et les prêtres mariés au haut Moyen Âge
Mariage des prêtres au Moyen Âge : comment l’Église a-t-elle progressivement encadré leur mariage et leur sexualité du IVème au XIIème siècle ?

J’ai le plaisir de recevoir dans l’épisode 124 de Passion Médiévistes la docteur en histoire Margot Laprade. Au terme de six années de recherche, elle a soutenu fin 2025 une thèse intitulée « Conjugalité, sexualité, famille au sein du clergé dans le monde franc (IVe-XIIe siècle) » à l’Université Paris 1, sous la direction de Geneviève Bührer-Thierry. Mon invitée voulait étudier la législation sur le mariage des ecclésiastiques du point de vue des individus, en s’intéressant aux couples cléricaux (formés d’un clerc et de son épouse) auxquels l’Église cherche progressivement à mettre fin.
Merci l’avocat en droit de la famille Julien Monnier qui a sponsorisé cet épisode !

Margot Laprade a délimité deux bornes temporelles pour sa thèse : le IVe siècle et l’obligation d’abstinence pour le clergé, d’un côté ; le XIIe siècle et l’obligation de célibat imposée aux prêtres, de l’autre. Si, dans les faits, son sujet se concentre sur l’espace gaulois, Margot Laprade a étendu sa recherche au monde franc, un vaste territoire dont les frontières évoluent au cours des huit siècles qu’elle a étudiés. De l’époque des Mérovingiens aux Carolingiens, en passant par Pépin le Bref et Clovis, écoutez-la vous détailler les grands jalons de cette chronologie et survolez les frontières, de l’Espagne jusqu’aux Pays-Bas.
Des hommes mariés et prêtres
« Un clerc, c’est quelqu’un au service de l’Église, en opposition aux personnes qui ne le sont pas. » — Margot Laprade.
Margot Laprade définit avec précision qui sont les clercs, en opposition aux moines, ainsi que leurs différents statuts et leurs fonctions. Elle précise la différence entre clercs et laïques, notamment sur la question de la sexualité, pour vous permettre de comprendre pourquoi l’abstinence sexuelle des prêtres est importante. Pour vous aider à y voir plus clair, elle vous donne également la définition du mariage et retrace son évolution au fil des siècles. Vous entendez que la dot, dont nous vous parlions dans l’épisode 116, est un aspect central du mariage.
« On parle de pureté cultuelle, [c’est-à-dire] la pureté du culte. » — Margot Laprade.
C’est à la fin du IVe siècle que l’Église commence à interdire la sexualité des prêtres, alors même que beaucoup d’entre eux sont déjà mariés. Le mariage étant indissoluble, Margot Laprade vous explique qu’à partir de l’instauration de cette règle, un prêtre déjà marié conserve son statut, mais ne peut plus avoir de relations sexuelles avec son épouse. Dans les faits, s’il ne s’agit pas d’une exception, il est difficile de savoir si les couples cléricaux sont extrêmement répandus à l’époque : Margot Laprade relève moins de 1 % de mentions dans les chartes.

Les épouses et les enfants des prêtres
« Il y a une résistance quand même du clergé marié, des couples cléricaux et même parfois des femmes [elles-mêmes]. » — Margot Laprade.

Margot Laprade revient sur les points clés de la réforme grégorienne du XIe siècle et, en particulier, sur l’importance de différencier les prêtres et les laïques. À partir de là, de nombreuses règles sont renforcées, comme l’interdiction de vivre avec des femmes qui ne font pas partie de leur famille (sœurs, tantes, épouses, etc.). Certaines femmes de clercs sont même rejetées par leur époux, tandis que d’autres couples cléricaux tentent de résister à ces règles, ce qui entraîne parfois des violences. Margot Laprade vous en conte quelques épisodes notables.
« Les femmes de prêtres ne sont pas tout à fait comme les autres femmes. » — Margot Laprade.

Margot Laprade différencie les couples légitimes, le concubinage et le mariage après l’ordination. Elle définit le statut légal particulier des femmes de clercs et les contraintes que l’Église leur impose. En effet, il existe un certain nombre de règles qui régissent le mariage des prêtres, notamment celles qui concernent leurs épouses. Vous profitez d’ailleurs de quelques anecdotes à ce sujet. En revanche, d’après les sources étudiées par Margot Laprade, les épouses ne semblent pas jouer de rôle dans la célébration du culte.
Outre le statut des femmes de prêtres, Margot Laprade vous parle des enfants issus des couples cléricaux. Selon ses observations, beaucoup de fils de prêtres reprennent la paroisse de leur père après son décès. Sur ce point, c’est à partir de la Réforme grégorienne que l’Église interdit aux fils de prêtres d’hériter de la paroisse de leur père.
Une enquête au cœur des archives
Textes narratifs, lois, lettres : Margot Laprade énumère les différents types de sources auxquels elle a eu accès. Elle a dû chercher dans de nombreux documents, car les couples cléricaux sont difficilement visibles dans les archives. Ces sources varient également selon les périodes et apportent différents types d’informations sur les couples cléricaux.
« Il est clair que certains couples cléricaux ont dû avoir une sexualité. » — Margot Laprade.
En détaillant ses sources, Margot Laprade partage avec vous quelques histoires croustillantes sur la sexualité au sein des couples cléricaux. Elle mentionne les « rechutes » que beaucoup de prêtres mariés ont probablement connues en continuant de vivre avec leurs épouses, alors même qu’il leur était désormais interdit d’avoir des relations sexuelles.
Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
- Justine Audebrand, La vie des femmes au Moyen Âge. Une autre histoire, VIe-XIe siècle, Perrin, 2026.
- Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, 481-888, La France avant la France, Paris, Belin, 2014.
- Jean-Louis Flandrin, Un temps pour embrasser : aux origines de la morale sexuelle occidentale (VIe-XIe siècle), Paris, éditions du Seuil, 1983.
- Roger Gryson, Les origines du célibat ecclésiastique du premier au septième siècle, Gembloux, J. Duculot, 1970.
- Isabelle Rosé, Le mariage des prêtres, une hérésie ? Genèse du nicolaïsme (Ier-XIe siècle), Paris, Presses Universitaires de France, 2023.
- Emmanuelle Santinelli-Foltz, Couples et conjugalité au haut Moyen âge, vie– xiie siècles, Turnhout, Brepols, 2022.
- Jacques Voisenet, « Perversions sexuelles et répression au haut Moyen Âge », Les perversions sexuelles au Moyen Âge, Danielle Buschinger et Wolfgang Spiewok(dir.), Greifswald, Reineke-Verlag, 1994, p. 207-219.
Les articles de Margot Laprade :
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Illustration de l’épisode 124 sur le mariage des prêtres par l’artiste Célia HOUSSET Margot Laprade, « Cum Sarra tua : conuersio et consortium marital en Gaule (ive-viie siècle) », Médiévales, 86, 2024, p. 151-167.
- Margot Laprade, « Marginaux et marginalisés ? Autour de la sexualité des clercs dans le monde franc au haut Moyen Âge (IVe-XIe siècles) », in Hypothèses – travaux de l’école doctorale d’histoire, 25, 2025, p. 61-75.
Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :
- Lecture par Baptiste Mossiere d’un extrait du fabliau « Le prêtre teint », de Gautier le Leu, édité dans l’ouvrage Fabliaux Erotiques, éditions Livre de poche
Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :
- Épisode 49 – Ewen et les chanoines de Bretagne
- Épisode 56 – Clémentine et la sexualité féminine dans les fabliaux
- Épisode 115 – Bastien et la féodalité au Moyen Âge
- Épisode 116 – Solène et la dot au Moyen Âge
- Hors-série 31 – La transcendalité au Moyen Âge, avec Clovis Maillet
Merci Clément Nouguier pour le générique et à Alizée Rodriguez pour la rédaction de l’article qui accompagne cet épisode !