Épisode 116 – Solène et la dot au Moyen Âge
Comment fonctionnait la dot au Moyen Âge ?

Des histoires de dots ont bouleversé l’histoire de vies bien sûr mais même aussi de pays, quand tel ou tel dirigeant avait absolument besoin d’argent pour leur guerre. Mais dans cet épisode 116 nous revenons sur les femmes elles mêmes et le rôle de leur dot dans leurs vies au Moyen Âge. Nous partons de nouveau en Italie comme il y a 2 épisodes lorsqu’on avait parlé de la prostitution avec Ambre Mana’ch ou comme lorsqu’on avait parlé de l’injure avec Chloé Tardivel il y a plus longtemps. Mais on laisse Bologne pour aller un peu plus au nord, juste à côté de Venise, pour plonger dans la ville de Padoue.
J’ai le plaisir de recevoir dans cet épisode Solène Minier qui a soutenu fin 2025 une thèse à Sorbonne Université sous la direction d’Élisabeth Crouzet-Pavan et en co-tutelle avec l’université de Padoue avec Isabelle Chabot. Sa thèse s’intitulait “La cité des femmes. Genre, circulation des richesses et corps politique dans l’Italie de la fin du Moyen Âge (Padoue, 1340-1450)”. À mon micro, vous entendrez des histoires de dot, en particulier, et de patrimoine féminin en général, pour mieux déconstruire certains mythes et appréhender davantage l’histoire des femmes médiévales.
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Le concept de dot au Moyen Âge
“La dot [est constituée] des biens apportés par une épouse dans un mariage.” — Solène Minier.
Solène Minier vous emmène donc à Padoue, en Italie. À l’époque médiévale, la péninsule est un véritable mille-feuille dans lequel plusieurs types de pouvoirs s’entremêlent et s’opposent. D’abord cité-État indépendante au XIIIᵉ siècle, Padoue devient un domaine seigneurial sous l’impulsion de la famille Carrara. Solène Minier vous raconte leurs desseins belliqueux, dignes de Game of Thrones, avant que la ville ne devienne finalement une cité soumise à l’autorité de Venise.
“L’équilibre patrimonial dans le mariage évolue et change à partir du XIème siècle : ce n’est plus à l’époux de faire le plus gros effort économique, mais à l’épouse, en apportant la dot.” — Solène Minier.
Grâce à Solène Minier, vous pouvez retracer la chronologie de la dot jusqu’au premier millénaire avant notre ère, en Mésopotamie. Après ce survol temporel, vous explorez également l’évolution du concept de dot. Solène Minier s’attarde notamment sur deux conceptions opposées, issues de deux zones géographiques distinctes. D’un côté, la vision romaine, dans laquelle l’argent est apporté par la femme. De l’autre, la vision germanique, où l’époux donne à son épouse une partie de son patrimoine au lendemain de leur nuit de noces.
“Les femmes pouvaient être propriétaires au Moyen Âge, elles avaient une personnalité juridique.” — Solène Minier.
Solène Minier vous explique aussi comment la gestion de la dot évolue entre le mariage et la mort de l’époux. Au moment de l’union, la dot devient la propriété de la mariée, mais est administrée par le mari. Si celui-ci meurt avant son épouse, la dot initiale doit lui être entièrement remboursée afin qu’elle puisse en disposer librement. Nous vous parlions d’ailleurs du statut particulier des veuves au Moyen Âge dans l’épisode 85, avec Thibault Jouis. C’est pourquoi les femmes possédaient généralement d’autres biens non dotaux, qu’elles pouvaient administrer en leur nom pendant le mariage.
La dot dans la pratique matrimoniale
“C’est la dot qui fait la légitimité du mariage.” — Solène Minier.

La dot constitue donc le patrimoine initial du couple, pour subvenir aux dépenses d’installation du nouveau foyer. C’est aussi un moyen d’écarter les filles de la succession. Solène Minier revient ainsi en détail sur les coutumes d’héritage, qui évoluent progressivement dans les familles à partir des XIème et XIIème siècles, avant de s’imposer dans la loi. Elle insiste sur l’importance de la dot, pour laquelle un acte notarié est établi et qui, contrairement au contrat de mariage, constitue l’élément essentiel de l’union matrimoniale.
“La composition de la dot varie énormément selon le milieu social.” — Solène Minier.
Argent, maison, meubles, objets : Solène Minier vous détaille les éléments récurrents qui composent une dot au Moyen Âge, ainsi que les raisons concrètes de cette composition. Elle insiste néanmoins sur la différence entre la dot et le trousseau de la mariée, deux éléments distincts apportés par la femme lors de ses noces. Enfin, Solène Minier vous explique le concept de douaire, une pratique aristocratique propre au Nord, très peu représentative des réalités matrimoniales en Italie.
“Le paiement de la dot peut parfois devenir une véritable entreprise collective familiale. […] Et je ne parle pas des femmes qui paient leur dot elles-mêmes.” — Solène Minier.
Concernant la dot, les différences sont notables selon les classes sociales : les plus pauvres donnent principalement des objets nécessaires au ménage, tandis que les plus riches offrent des sommes d’argent. Quant au montant de la dot, Solène Minier avance plusieurs chiffres et de nombreux exemples. Vous entendez ainsi que les familles respectent généralement certains standards selon leur échelon social, même si des écarts existent, par exemple d’une fille à l’autre au sein d’une même famille. Comme vous l’entendez, les critères d’attribution sont aussi subjectifs que variés.
Dans les archives padouanes de la dot
“Dès qu’il y a des femmes et de la circulation économique, qu’elle soit sous la forme de monnaie, d’objets, de terre, ça m’intéresse.” — Solène Minier.

Solène Minier s’intéresse à toutes les formes d’interactions économiques liées aux femmes. Dans sa thèse, elle cherche à établir une cohérence entre les différents types de participations économiques féminines dans la ville italienne de Padoue. Pour mener à bien ses recherches, Solène Minier s’est plongée dans les archives de la cité italienne médiévale. Elle a notamment compilé dans une base de données les quelque 300 montants de dot trouvés dans les registres qu’elle a consultés. Au fil de ces archives, Solène Minier prend même le temps de vous raconter l’histoire d’une bataille juridique épique menée par une femme de la haute aristocratie padouane pour récupérer sa dot.
“Il existe plusieurs centaines de registres notariés à Padoue, je n’ai évidemment pas tout lu.” — Solène Minier
Dans le cadre de sa thèse, Solène Minier a consulté de nombreux actes notariés. Elle vous révèle d’ailleurs le nombre de testaments qu’elle a compilés dans sa base de données. Elle a aussi eu recours à d’autres types de sources, comme les lois de la ville de Padoue, et bien d’autres encore, dont elle vous dresse une liste non exhaustive. Grâce à cette pluralité de sources, Solène Minier a ainsi pu comparer les actes et la pratique : comme vous l’entendez pendant l’épisode, les familles ne respectent pas toujours les réglementations en vigueur.
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Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
- J. Haemers, A. Bardyn et C. Delameillieure (éd.), La femme dans la cité au Moyen Âge, Bruxelles, Racine, 2022 : une excellente synthèse des connaissances sur les différents aspects de la vie féminine en ville à la fin du Moyen Âge, mais dans les Pays-Bas méridionaux, ce qui offre un excellent contrepoint à l’exemple italien.
- C. Klapisch-Zuber, Mariages à la florentine. Femmes et vie de famille à Florence (XIVe-XVe siècles), Paris, Éditions de l’EHESS, 2020 : un très beau parcours dans les différentes étapes du cycle de vie féminin chez les élites florentines, structuré par l’impératif matrimonial.
- Angela Groppi et Gabrielle Houbre, Femmes, dots et patrimoines, numéro monographique de la revue Clio, n°7, 1998, en ligne sur OpenEdition : une superbe problématisation du sujet dans une perspective comparée à travers le temps, incluant un excellent article d’Isabelle Chabot sur le cas florentin relu sous l’angle de l’histoire du droit.
- C. Bessière et S. Gollac, Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, Paris, La Découverte, 2020 : c’est LE livre de sociologie qui a inspiré mon travail d’historienne. Les deux sociologues décortiquent comment se perpétuent les inégalités de capital entre hommes et femmes lors des successions et des divorces.
- S. Galasso, Le droit de compter. Les livres de gestion et de mémoires des femmes (Florence, XVe-XVIe siècle), Rome, École française de Rome, 2025, en ligne sur OpenEdition : le livre tiré de la thèse novatrice de Serena Galasso sur les comptabilités tenues par des femmes à Florence à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne. Autrement dit, l’envers du décor de la gestion de leurs biens et de ceux de leur famille.
Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :
Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :
- Hors-série 3 – La Game Jam des RDV de l’Histoire de Blois 2023 (Passion Modernistes) (pour en savoir plus sur le jeu vidéo adapté de la thèse de mon invitée)
- Clichés #10 – Le travail des femmes au Moyen Âge
- Épisode 114 – Ambre et la prostitution au Moyen Âge
- Hors-série 14 – La loi salique, avec Magali Coumert
- Super Joute spéciale – Les Bienfaiteurs des Hospices de Beaune (Hors-série #5)
- Épisode 85 – Thibault et les veuves en Anjou
Les conseils de podcasts :
- Les fictions sonores de François TJP liens.studiotjp.com/@FrancoisTJP
- Dans ton rade : podcast.ausha.co/dans-ton-rade
- Coeur coeur coeur podcast.ausha.co/coeur-coeur-coeur
- Edition Illimitée podcast.ausha.co/edition-illimitee
Merci à Clément Nouguier pour le générique, à Baptiste Mossiere pour le montage global de l’épisode et à Alizée Rodriguez pour l’article ci-dessus !
