Passion Modernistes

Épisode 27 – Nicolas et le cannibalisme au XVIIIe siècle (Passion Modernistes)

Épisode 27 - Nicolas et le cannibalisme au XVIIIe siècle (Passion Modernistes)
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Le cannibalisme au XVIIIe siècle, une affaire sensible pour assouvir votre faim de connaissances !

Page de titre de l’édition de 1778 (BnF)
Voyage dans l’hémisphère austral autour du monde, fait sur les vaisseaux du roi, l’Aventure, & la Résolution, en 1772, 1773, 1774 & 1775. Page de titre de l’édition de 1778 (BnF)

Dans ce nouvel épisode de Passion Modernistes, Nicolas Cambon vous propose de parler d’un sujet aussi dérangeant aujourd’hui qu’à l’époque moderne : le cannibalisme. Ce doctorant à l’université Toulouse 2 sous la direction de Sophie Dulucq prépare sa thèse Le savant et le cannibale. Deux siècles de production scientifique (XVIIIe-XIXe siècles) et vous partage dans cet épisode ses découvertes.

Le XVIIIe siècle est un siècle de grandes avancées scientifiques mais aussi de grandes tensions. Marqué par une rivalité exacerbée entre la France et l’Empire Britannique, c’est une période de guerres et de concurrences. Il s’agit alors de découvrir avant l’adversaire terres, mers et peuples à décrire pour montrer sa supériorité sur tout le globe… et préparer les conflits à venir. Ainsi, les navires qui sillonnent les océans à la recherche d’adversaires sont aussi équipés pour des explorations scientifiques, ce qui permet de rapporter de nombreux témoignages des contrées lointaines. Inversement, les navires d’exploration sont souvent bien armés afin de faire face à toutes les éventualités, de l’ennemi du Vieux Continent aux peuples potentiellement agressifs des nouveaux mondes.

Le cannibalisme, un tabou discuté

Le cannibalisme fait, en Europe, partie des sujets relativement tabous et pourtant qui appartiennent pleinement à l’imaginaire collectif. Au XVIIIe siècle, le cannibalisme n’est pas un sujet inconnu dans la société, il fait même débat. La question se pose particulièrement à propos des marins embarqués dans de longues expéditions. Quand les rations sont terminées ou en cas de catastrophe, les actes de cannibalisme sont assez courant. La question se pose alors à l’époque : la faim justifie t-elle les moyens ? Doit-on pardonner les marins cannibales ?

D’ailleurs, Nicolas Cambon explique que les historiens du XXIème siècle se demandent s’il y a de véritables preuves pour parler de cultures cannibales. Mais cette question a été longuement étudiées par les anthropologues, qui se voient alors confrontés à une question de preuve, une critique sur la capacité à exposer ses preuves.

La faim de savoir face à un impensé

 Gravure tirée d'un dessin de Sydney Parkinson, peintre du premier voyage de James Cook (1768-1771) intitulée "La tête d'un chef de Nouvelle-Zélande, le visage curieusement tatoué, ou marqué, selon leur coutume" (Sydney Parkinson, A Journal of a Voyage to the South Seas, in His Majesty's Ship the Endeavour, London, Parkinson, 1773, p. 90)
Gravure tirée d’un dessin de Sydney Parkinson, peintre du premier voyage de James Cook (1768-1771) intitulée « La tête d’un chef de Nouvelle-Zélande, le visage curieusement tatoué, ou marqué, selon leur coutume » (Sydney Parkinson, A Journal of a Voyage to the South Seas, in His Majesty’s Ship the Endeavour, London, Parkinson, 1773, p. 90)

Le cannibalisme des peuples païens ne faisait longtemps pas de doutes dans les sociétés savantes d’avant le XVIIIème siècle. Mais au début de la période, des philosophes commencent à réfuter cette hypothèse. Ainsi, pour des gens comme Voltaire, il est fort peu probable qu’un grand nombre de peuples se laissent aller à une pratique aussi tabou. Ainsi, l’argument du cannibalisme se voit peu à peu relégué au statut d’excuse des colonisateurs. C’est donc une période de fort scepticisme autour de la question des cannibales.

Mais lors de ses expéditions, le capitaine britannique James Cook découvre les peuples de Nouvelle-Zélande. Il y voit alors un exemple de cannibales. Pour confronter sa théorie, il fait venir un Maori sur son bateau et lui demande de manger un bout de tête humaine, ce que le natif fait. Dans la conception sensualiste de la science, où l’observation directe fait foi, c’est la preuve du cannibalisme des indigènes.

D’autres explorateurs rapportent les mêmes faits, comme l’explorateur Marion-Dufresne, qui fini par faire la malheureuse expérience du cannibalisme des Maori en 1772 ou encore Louis-Antoine de Bougainville. À partir de ces rapports, une véritable frénésie du cannibale s’empare de l’Europe, et tous les nouveaux peuples découverts se voient taxés de cannibalisme.

La « mode » morbide des restes humains en Europe

Dans l’épisode, Nicolas Cambon raconte cette frénésie du cannibale qui déferle sur l’Europe et prend des formes des plus morbides. La découverte des collections de têtes tranchées des Maori attise les curiosités, et bientôt les salons de curiosités se remplissent de restes de cadavres importés des îles du Pacifique. Mains, têtes, pieds… Un véritable commerce du corps mutilé se met en place, créant des désordres. Un gouverneur est même obligé d’interdire le commerce de têtes. Côté Maori, on commence à s’interroger sur ces étranges hommes blancs leur réclamant tant de morceaux de corps. Et s’ils étaient des cannibales de la pire espèce ?

Dans les salons philosophiques, les témoignages d’explorateurs ne font cependant pas l’unanimité. L’avancée de la phrénologie, théorie réfutée qui explique les traits de caractères dans les formes du crâne, encourage l’acquisition de têtes coupées à des fins scientifiques. Mais les philosophes et savants s’interrogent sur la pertinence des histoires des naturalistes embarqués. Et s’ils étaient face à des tentatives d’intimidation de peuples voulant démontrer leur férocité ? De plus, doit-on condamner et massacrer ces peuples, même cannibales ?

Pour les naturalistes embarqués, la question se pose d’autant moins qu’ils sont les premiers en contact avec le danger. Dans une époque où philosophie et science ne sont pas des arts séparés mais complémentaires, la question des cannibales reste une question qui mijote dans les esprits.

JEAN LOUIS THÉODORE GÉRICAULT - La Balsa de la Medusa (Museo del Louvre, 1818-19)
Le radeau de la Méduse, (1818 – 1819), Géricault, Théodore

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :

  • Nicolas Cambon, « L’imaginaire du cannibalisme des îles des « Mers du Sud » (du dernier tiers du XVIIIe siècle au début du XXe siècle) », Carnets, vol. 2, n° 17, 2019. URL : https://journals.openedition.org/carnets/10176)
  • Nicolas Cambon, « De l’horreur à la méthode dans les savoirs sur l’anthropophagie ? Anglais et Français face au « cannibalisme » néo-zélandais (1769-1840) », Circé. Histoire, Savoirs, Sociétés, n° 13, 2020. URL : http://www.revue-circe.uvsq.fr/numero-13-2020-2/)
  • Nicolas Cambon, « Expériences et écritures du cannibalisme dans le premier voyage de James Cook » in Patrick Mathieu (dir.), Voyage et scandale (XVIe-XXIe siècle), Paris, Classiques Garnier, 2022 (à paraître).
  • Barbara Creed and Jeanette Hoorn (ed.), Body Trade : Captivity, Cannibalism and Colonialism in the Pacific, London, Routledge, 2001.
  • Georges Guille-Escuret, Les mangeurs d’autres. Civilisation et cannibalisme, Paris, Éditions de l’EHESS, 2012.
  • Margaret Jolly, Serge Tcherkezoff and Darrell Tryon (ed.), Oceanic Encounters : Exchange, desire, violence, Canberra, Anu E Press, 2009.
  • Mondher Kilani, Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale, Paris, Seuil, 2018.
  • Franck Lestringant, Le cannibale. Grandeur et décadence, Paris, Perrin, 1994.
  • Gananath Obeyesekere, Cannibal Talk. The Man-Eating Myth and Human Sacrifice in the South Seas, Berkeley, Los Angeles and London, University of California Press, 2005.
  • Nicholas Thomas, Océaniens : Histoire du Pacifique à l’âge des empires, traduit par Paulin Dardel, Toulouse, Anacharsis, 2020 (1ère éd. 2010).
  • Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille : l’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe – XIXe siècles, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 1982 ; et rééd., 342 p.
  • Alain Corbin, Le village des « cannibales », Flammarion, coll. « Champs »no 333, Paris, 1986 ; et rééd., 204 p.

Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :

  • 20.000 lieux sous les mers, Richard Fleischer, 1955
  • Les enfants du capitaine Grant, Robert Stevenson, 1962
  • Les Indes Galantes, 4e entrée : Les sauvages, d’après Jean-Philippe Rameau, 1736
  • Olivia Ruiz – La femme chocolat, 2005

Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :

Merci à Julien Baldacchino et Clément Nouguier qui ont réalisé le générique du podcast et à Ilan Soulima pour l’article !

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