Les épisodesPassion Médiévistes

Épisode 30 – Sophie et les normes sexuelles au Haut Moyen Âge

Comment et pourquoi ont été définies les normes sexuelles au début du Moyen Âge, dans les textes normatifs carolingiens ?

En 2017, Sophie Leclère a présenté une thèse sur le sujet « Sexe, normes et transgressions. Contrôler les pratiques sexuelles et matrimoniales à l’époque carolingienne (740-840) ». Elle a pu la réaliser en cotutelle, à l’Université Saint-Louis – Bruxelles et à l’Université Libre de Bruxelles, sous la codirection de Alain Dierkens et Éric Bousmar.

Sophie Leclère
Sophie Leclère au micro de Passion Médiévistes
Contrôler pour assurer la paix

A partir de l’étude des capitulaires carolingiens, Sophie Leclère a travaillé sur l’établissement d’une norme  en matière de sexualité, et plus spécifiquement les écrits produits à partir du milieu du VIIIe siècle jusqu’au règne de Louis le Pieux († 840). Elle s’est concentrée sur les façons de transgresser cette norme, d’en parler, et de punir les coupables des actes prohibés. À ce sujet, la question du modèle chrétien et de son influence sur les productions normatives est essentielle : les souverains carolingiens, afin de préserver l’ordre et la paix au sein de leurs territoires, mettent un point d’honneur à pacifier les rapports sociaux et à prévenir, ou punir, ceux qui amèneraient la discorde dans la société.

Poser des normes pour lutter contre les « déviances » et les transgressions

Dans sa thèse, Sophie Leclère s’est intéressée à plusieurs pratiques sexuelles considérées comme déviantes au Haut Moyen Âge : l’inceste, l’adultère, la sodomie et la fornication (les relations sexuelles, souvent hors mariage, qui n’ont pas pour but la procréation). L’étude des productions législatives est ainsi une étape essentielle à la bonne compréhension des mécanismes de normativité et de définition de la transgression dans la société carolingienne. Le vocabulaire de la transgression est en effet essentiel pour appréhender le système de valeurs dans lequel les penseurs carolingiens s’insèrent. Les deux formes d’atteintes à la morale sexuelle et à l’ordre public au centre des préoccupations des autorités sont l’inceste et l’adultère. Celles-ci sont aussi les plus présentes dans les capitulaires et sont grandement tributaires, tant au niveau de la définition du délit que des modes de sanction, de la pensée religieuse.

En outre, en matière sexuelle, transgression rime nécessairement avec fornication. On constate en effet assez rapidement que les mentions d’interdictions de fornication dans les sources ne font pas référence à des actes précis, mais servent à condamner des actes sexuels jugés transgressifs de manière très générale : sans rien exposer dans le détail, ces interdits englobent simplement tout ce qui n’est pas admis.

Le Roman de la Rose, fin XVe siècle, Harley MS 4425, f. 122v, The British Library
Le Roman de la Rose, fin XVe siècle, Harley MS 4425, f. 122v, The British Library

L’objectif de la thèse de Sophie Leclère est de contribuer à une meilleure compréhension du phénomène législatif pour la période carolingienne en partant d’un cas particulier : la répression de la sexualité. Il est nécessaire de l’envisager tel que les sources nous le permettent, c’est-à-dire d’un point de vue essentiellement idéel, davantage que réel. Les Carolingiens ont en effet pensé et régulé les comportements sexuels en termes résolument chrétiens, en étant tournés vers le passé, dans un cadre moral et légal tout à fait particulier.

Et Sophie Leclère tient le blog Whatsup sur la question du doctorat et le vécu des doctorants.

Pour en savoir plus sur la sexualité au Haut Moyen Âge, Sophie vous conseille de lire les ouvrages suivants :
  • James A. Brundage, Law, Sex and Christian Society in Medieval Europe, The University of Chicago Press, Chicago, 1987.
  • Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Histoire des péchés capitaux au Moyen Âge, Aubier, Collection historique, Paris, 2003.
  • Florence Close, Uniformiser la foi pour unifier l’Empire. La pensée politico-théologique de Charlemagne, Académie Royale de Belgique, Classe des Lettres, Bruxelles, 2011.
  • Michel Rouche (dir.), Mariage et sexualité au Moyen Âge. Accord ou crise ?, Actes du colloque international de Conques, 15-18 octobre 1998, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, Paris, 2000 (Cultures et civilisations médiévales, XXI).
  • Laurent Feller, Église et société en Occident du début du VIIe au milieu du XIe siècle, Armand Colin, Paris, 2009 (Coll. U).
  • Jean-Louis Flandrin, Un temps pour embrasser. Aux origines de la morale sexuelle occidentale (VIe-XIe siècle), Édition du Seuil, Paris, 1983 (L’Univers historique).
  • François L. Ganshof, Recherches sur les capitulaires, Sirey, Paris, 1958 (Société d’Histoire du droit).
  • Jean Gaudemet, L’histoire du mariage en Occident : les mœurs et le droit, Éditions du Cerf, Paris, 1987.
  • Marie-Celine Isaia, Histoire des Carolingiens. VIIIe-Xe siècle, Points, Paris, 2014

Et pour en savoir plus sur la sexualité au Moyen Âge on vous conseille l’article de Priscille Lamure sur le pénitentiel de Worms, un manuscrit très intéressant !

Dans l’épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :
  • Le Nom de la Rose – Jean-Jacques Annaud (1986)
  • Kaamelott Livre I Episode 14 « Monogame »

Merci beaucoup à Simon Vandendyck d’avoir prémonté cet épisode, grâce aux dons des auditeurs et auditrices sur le Tipeee du podcast !