Les hors-sériesPassion Médiévistes

Hors-série 44 – Les féminités monstrueuses au Moyen Âge

Comment sont représentées les féminités monstrueuses issues du Moyen Âge ?

Enregistrement de Passion Médiévistes au Festival du Film de Fesses en juin 2026
Enregistrement de Passion Médiévistes au Festival du Film de Fesses en juin 2026

Après un hors-série sur le Moyen Âge au cinéma, nous nous concentrons dans ce nouvel hors-série sur les représentations des féminités monstrueuses héritées du Moyen Âge, à l’invitation du formidable Festival du Film de Fesses. Nous avons enregistré l’épisode en juin 2026 au cinéma Majestic Bastille suite à la projection du film Excalibur, mais vous pouvez écouter l’épisode même si vous n’avez pas vu le film, car ce n’est de toute façon qu’un point de départ pour vous parler des féminités monstrueuses médiévales au cinéma et dans l’art en général.

A mes côtés face au public pour aborder ces sujets :

Les féminités monstrueuses sur grand écran

Morgane dans le film Excalibur (1981)
Morgane dans le film Excalibur (1981) de John Boorman

Dans le film Excalibur, la « femme monstrueuse » évidente est incarnée par Morgane, dont la transformation est préparée pendant tout le film, avec toutes les étapes : sorcière, marginale, incestueuse, vieille… A la fois nécromancienne, magicienne, et sorcière, elle sort de la communauté notamment en partant lors du mariage d’Arthur, son demi-frère. Elle finira d’ailleurs par abuser d’Arthur en se faisant passer pour sa femme Guenièvre, pour concevoir de façon incestueuse un enfant maudit qui apportera la malédiction sur le royaume. Et à la fin du film, son maléfice d’apparence se désactive et elle devient veille, et son fils choqué la tue immédiatement. Le réalisateur John Boorman fusionne dans son film les personnages de Morgane et de Viviane (Nimue), toujours souci dans la représentation des personnages féminins dans la légende.

Autre personnage féminin monstrueux du film Excalibur, Guenièvre, car même si elle reste une jeune femme, le film et la tradition arthurienne en font la cause première de la chute du pouvoir arthurien car femme adultère. Justine Breton précise que dans les textes médiévaux qui racontent la légende arthurienne, elle n’est pourtant jamais condamnée pour sorcellerie, et cette assimilation n’est jamais faite dans le film (et finalement assez rarement dans les représentations). Elle peut être perçue comme femme inquiétante car elle « force » Arthur à l’aimer en lui faisant ingérer un petit gâteau qui semble contenir un ingrédient secret. Et Nadia Pla vous raconte qu’au Moyen Âge, on retrouve des recettes de philtres d’amour contenant du sang menstruel.

Les féminités monstrueuses dans les textes médiévaux

Thüring von Ringoltingen, Die geschichte von der schöne Melusine, Nuremberg, Nat. Mus., ms. 4028, f° 65r°
Thüring von Ringoltingen, Die geschichte von der schöne Melusine, Nuremberg, Nat. Mus., ms. 4028, f° 65r°

Certains auteurs médiévaux se risquent à faire le jeu de mot : Nadia Pla vous parle d’un médecin de Florence du XIVème siècle, Michel Savonarole (grand-père de Jérôme Savonarole), qui fait le parallèle menstruum / monstruum, c’est-à-dire entre entre les menstrues et les monstres. Elle vous raconte aussi que dans certains textes comme les « Secrets des Femmes » (qu’elle a abordé plus longuement dans l’épisode 122 de ce podcast), les femmes menstruées peuvent être perçues comme dangereuses pour les hommes et les enfants. Il y est aussi indiqué que les femmes ne doivent surtout pas lire, car ce serait dangereux pour les hommes.

Autre comparaison que nous trouvons dans le film Excalibur et dans les textes médiévaux, les liens entre la femme et le serpent. Le thème apparaît de façon récurrente tout au long du Moyen Âge, comme avec le serpent de la Genèse et Eve. Mais les liens avec les dragons existent aussi, comme pour Mélusine ou Saint Marguerite, qui a vaincu le dragon en passant par l’intérieur, en étant mangé par lui et en ressortant par son ventre. Mais l’image de la sainte est par contre positive, car elle a réussi à vaincre le dragon (et donc la figure maléfique).

Nous évoquons aussi dans cet épisode la perception des femmes âgées dans les textes médiévaux et les représentations médiévalisantes,  les femmes menstruées puis ménopausées, l’ambivalence entre féminin et masculin, etc.

Des écrits de femmes monstrueuses

Performance de Flor Paichard au Festival du Film de Fesses en juin 2026
Performance de Flor Paichard au Festival du Film de Fesses en juin 2026

Après de longues immersion dans les chants byzantin et grégorien, Flore Paichard, contre-ténor de formation, développe un intérêt particulier pour les musiques médiévales et Renaissance et différents types de vocalités, pour travailler à une véritable anthropologie politique de la voix et d’explorer la voix comme marqueur social et culturel.

Iel s’est notamment intéressée aux écrits de Marguerite Porete, mystique et béguine. Elle a écrit des textes où elle remet en cause la hiérarchie du clergé, et Flor Paichard interprète l’une de ses idées comme « je deviens Dieu« , c’est-à-dire une forme de désasignation profonde de son genre auquel l’autrice est renvoyée en permanence. Ces écrits seront condamnées par l’Église, elle va être sommée d’arrêter de diffuser ses idées, et sera finalement condamnée au bûcher en 1310. Elle est l’une des premières femmes béguines à être condamnée à mort pour hérésie. Flor Paichard fait des rapprochements entre sa propre démarche et l’appel de Marguerite Porete a faire connaître ses idées (qui relève d’une forme de transition et qui se voit réprimer).

Dans sa performance proposé lors du Festival du Film de Fesses 2026, Flor Paichard s’est inspiré des travaux sur la honte du médiéviste Damien Boquet, et plus précisément sur les privilèges de la honte dans l’hagiographie féminine au XIIIème siècle. Elle tisses des liens avec  ces femmes religieuses mystiques qui étaient tellement contraintes dans leurs corps et leurs vies qu’elles se sont finalement réapproprié ce sentiment de honte, de vergogne et de pudeur pour en faire un privilège : « c’est vraiment incroyable à quel point cette émotion façonne le corps des femmes à cette époque là, mais aussi le notre dans notre société, et le mien très particulièrement en tant que personne trans« . Elle finit sa performance en chantant la dernière chanson que Marguerite Porete écrit dans son manuscrit sur l’amour de soi, associé avec un lai de Guillaume de Machaut.

Pour en savoir plus sur le film Excalibur, je vous conseille cette interview de Justine Breton : 

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :

  • Van der Lugt Maaike, Le ver, le démon et la Vierge. Les théories médiévales de la génération extraordinaire : une étude sur les rapports entre théologie, philosophie naturelle et médecine, Paris, Les Belles lettres, 2004 :eExplication sur la manière dont les savants médiévaux concevaient l’enfantement et l’embryologie. Rien de monstrueux, mais ça permet de faire le point clairement sur les théories savantes qui avaient cours.
  • Harf-Lancner Laurence, Les fées au Moyen Âge. Morgane et Mélusine, la naissance des fées, Paris, Champion, 1984 : très clair sur les motifs en lien avec les fées dans l’imaginaire médiéval, d’après les textes et l’iconographie
  • Caiozzo Anna et Ernoult Nathalie (dir.), Femmes médiatrices et ambivalentes. Mythes et imaginaires, Paris, Armand Colin, 2012 : ouvrage collectif, pas que Moyen Âge. Quelques très bons articles sur le Moyen Âge. Et les articles sur les autres cultures permettent de faire des comparaisons intéressantes.
  • Sorcières et démons (15e-17e s.), avant-propos d’Agostino Paravicini Bagliani, textes de M. D. Bailey, C. Chène, B. Delaurenti, R. Kieckhefer, F. Mercier, M. Montesano, M. Ostorero, C. Renoux, J. Véronèse et R. Voltmer, Florence, SISMEL – Edizioni del Galluzzo, 2016 : ouvrage collectif. Articles écrits par les meilleurs spécialistes actuels de l’histoire de la sorcellerie.
  • Michelle Zancarini-Fournel, Sorcières et sorciers, histoire et mythes, Paris, Libertalia, 2024 : tout est dans le titre et l’ouvrage est très nuancé et bien documenté.
  • Anne Besson, William Blanc et Vincent Ferré (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge imaginaire, 2e édition, Paris, Hoëbeke, 2026 : sur le médiévalisme (en rapport surtout avec le film Excalibur que l’on évoque, et parce que cette nouvelle édition vient de sortir).

Les invitées vous conseiller aussi d’écouter :

Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :

Merci Clément Nouguier pour le générique !