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Épisode 18 – Marion et les livres d’heures

Dans cet épisode 18 Marion Loiseau nous parle de sa thèse sur les livres d’heures, des recueils de prières utilisés par les laïcs.

Marion Loiseau
Marion Loiseau

Savez-vous ce qu’est un livre d’heure ? Au Moyen Âge ce sont des objets de luxe très utile pour les personnes qui étudient cette période aujourd’hui, des recueils de prières utilisés par les laïcs. Plus précisément elle étudie les livres d’heures destinés aux femmes et commandés par des femmes, et étant en thèse d’histoire de l’art elle s’intéresse surtout aux enluminures illustrant les prières.

« Le Livre d’Heures est incontestablement un objet du quotidien pour les femmes de l’aristocratie et de la bourgeoisie de la fin du Moyen Âge. Son calendrier donne les fêtes des saints locaux, ses prières rythment la journée, ses images servent de support à la dévotion, on l’utilise pour apprendre à lire aux plus jeunes, les propriétaires y consignent des éléments relevant de leur vie privée, comme des recettes ou des oraisons manuscrites. Sa préciosité, à la fois matérielle et mémorielle, en fait un héritage important, légué aux proches, qui se l’approprient à leur tour.

f 31r Matines - Annonciation
f 31r Matines – Annonciation

C’est un trésor personnel, une sorte de reliquaire à usage privé qui associe, par l’entremise des prières et des inscriptions de la propriétaires, la parole divine et les noms des enfants, leurs baptêmes ou leurs décès. Dans un contexte aussi chargé en significations liées autant à la vie intime qu’à une certaine vision du monde, la lecture des images et de leurs marges est d’une grande richesse : ces livres sont autant de témoignages qui reflètent, à des degrés divers, des réalités sociales propres à chaque femme« .

Pour en savoir plus, voici quelques ouvrages et liens que Marion vous conseille :
  • Elizabeth L’estrange., ‘Images de maternité sainte dans deux livres appartenant aux duchesses de Bretagne’, in Livres et lectures des femmes: Entre Moyen Âge et renaissance, Turnhout: Brepols, 2008, pp. 35-47
  • François Avril et Nicole Reynaud, Les Enluminures du Louvre, Moyen Âge et Renaissance, Hazan – Louvre éditions, 2011
  • Danièle Alexandre-Bidon, « Prier au féminin ? Les livres d’heures des femmes » dans Homo Religiosus. Autour de Jean Delumeau, Paris, Fayard, 1997, pp. 527-534
  • Le site de Jean-Luc Deuffic

 

Transcription de l’épisode 18 (cliquez pour dérouler)

Fanny : Est-ce que l’on sait tout du Moyen Âge ? Est-ce qu’il reste encore des choses à découvrir ? Et d’abord, qu’est-ce que le Moyen Âge ? Ah grande question… et en fait il y a autant de réponses que de médiévistes. Dans ce podcast nous nous intéressons à comment l’histoire médiévale est étudiée aujourd’hui par de jeunes chercheurs, quels sont les sujets qui les intéressent, pour vous donner envie les auditeurs d’en savoir plus et, pourquoi pas, donner de l’inspiration aux futurs chercheurs.

Episode 18, Marion et les livres d’Heures, c’est parti !

[Générique]

Fanny : Pour connaître le Moyen Âge, les historiens ont à leur disposition des archives et des manuscrits de toute sorte, en plus ou moins bon état. Parmi ces archives, les livres d’Heures sont des objets précieux et peuvent servir dans de nombreux champs d’études. Rappelez-vous, on en avait un peu parlé avec Noémie dans l’épisode 6 sur Abraham. Mais pour en parler très spécifiquement, aujourd’hui je reçois Marion Loiseau. Bonjour Marion !

Marion : Bonjour.

Fanny : Tu es doctorante à Poitiers et tu travailles à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris et tu fais un thèse depuis 3 ans sur « Les femmes et leurs images : identité, projection, invention de soi dans les Livres d’Heures de la France de l’Ouest au XVe siècle ». Oui nous sommes encore au Moyen Âge, ne paniquez pas. Tu es donc sous la direction de Cécile Voyer, spécialiste de l’iconographie notamment sur les vies de saints au XIIe siècle. Alors je voulais d’abord te demander Marion, comment tu as trouvé ton sujet ?

Marion : Le sujet est apparu d’abord après quelques recherches avec la suggestion de Cécile Voyer qui m’avait dit d’aller voir du côté de certains manuscrits, notamment les Heures de Marguerite d’Orléans, qui est un manuscrit extrêmement riche avec beaucoup d’iconographies, beaucoup de marges historiées, et en parallèle après quelques lectures sur notamment les manuscrits, sur le rapport entre les femmes et leurs livres d’Heures. Aussi l’idée du sujet est partie d’une observation et du constat d’un paradoxe apparent entre les discours médico-religieux sur la femme, surtout à la fin du Moyen Âge où on a une essentialisation des genres qui est quand même très forte et de l’autre côté une culture matérielle qui ne semble pas forcément refléter cette essentialisation-là, et le fait qu’on va décrire les femmes comme étant des êtres qui sont physiologiquement et par nature très différentes des hommes. Le questionnement qui est vraiment à la source de ma thèse c’est savoir : est-ce qu’on a une adaptation des supports, notamment ici des supports de dévotion qui sont destinés aux femmes ? Est-ce qu’on s’adapte à leur nature propre ? Est-ce que tous ces discours-là qui relèvent du médical, qui relèvent du religieux, du philosophique, vont avoir une véritable répercussion sur la vie quotidienne et surtout sur la culture matérielle ?

Fanny : Disons-le aussi, tu fais une thèse d’histoire de l’art : en quoi c’est différent d’une thèse d’histoire dans ton traitement ?

Marion : Alors ça va surtout dépendre du sujet d’étude principal. L’objet que j’étudie c’est moins le livre que les images. C’est vraiment ça qui va être à la source de mon travail, c’est sur elles que je vais d’abord porter le regard avant tout autre chose.

Fanny : Et les manuscrits sur lesquels tu travailles, ils sont plutôt dans quelles zones géographiques et à quelle époque ?

Marion : Mon corpus est centré sur la France de l’Ouest, donc principalement la Bretagne, qui est un grand centre de production de manuscrits à cette époque-là, mais aussi l’Anjou et dans une moindre mesure la région de Poitiers et la Saintonge. Concernant la période, je me concentre sur le XVe siècle puisque c’est à cette époque là que les livres d’Heures commencent à être produits en masse et qu’on peut vraiment faire émerger des constantes où éventuellement des particularités et on a vraiment un corpus suffisant pour tirer des conclusions qui puissent être vraiment solides, on va dire.

Fanny : Justement, rentrons un peu dans le dur du sujet. Qu’est-ce que c’est un livre d’Heures ?

Marion : Alors c’est tout simplement un livre de prières. On appelle ça un livre d’Heures parce que dans ces livres-là on a un calendrier mais surtout on va avoir ce qu’on appelle l’office de la Vierge. Ce sont tout un ensemble de prières, de lectures, qui vont suivre le modèle des heures canoniales qui découpent les journées dans les monastères. En fait, on a une appropriation par les laïcs au cours du XIIIe siècle de cette pratique-là quotidienne de la lecture, de la prière, de la méditation, etc. en suivant un découpage des heures de la journée donc on a les laudes les matines, etc. On a en tout 9 heures canoniales qui sont donc rythmées par ces textes-là et on appelle ça un livre d’Heures parce que le texte principal de ces livres-là ce sont les Heures de la Vierge. On va en avoir d’autres, on va avoir l’office de la Croix, l’office du Saint-Esprit, et aussi l’office des morts que l’on célèbre donc pour les funérailles.

Fanny : Et physiquement à quoi ça ressemble un livre d’Heures, à part bien sûr à un livre ?

Marion : Très souvent ce sont des objets de petite taille. On connaît de très grands livres d’Heures qui ont des fonctions d’apparat mais le gros de la production reste quand même des livres qui sont faits pour être transportés, lus à l’intérieur de l’oratoire, de la chapelle, etc. Ce sont des objets très luxueux puisque l’ornementation n’est pas seulement à l’intérieur du livre mais aussi à l’extérieur. On a conservé malheureusement extrêmement peu de reliures anciennes mais on sait d’après les textes et l’iconographie que l’on accordait autant de soins aux reliures, donc avec des matériaux précieux, du cuir, du velours, de la soie, des ferrures notamment des fermoirs très ouvragés avec des pierres précieuses, de l’or, etc. On a vraiment l’extérieur du livre qui va être aussi un lieu d’image, d’ornementation, et aussi, comme c’est le cas de tout objet de luxe, de représentation sociale puisqu’on va se promener avec ce livre à la ceinture, on va aller à l’église avec, on va être vu avec ce type d’objet donc c’est aussi un objet de prestige.

Fanny : Donc c’est plutôt des objets à destination des personnes assez riches ?

Marion : Ce sont exclusivement des objets à destination des personnes fortunées. Le livre médiéval coûte extrêmement cher. Là on parle de livres qui sont manuscrits, puisqu’on a une production de livres imprimés qui se développe à la toute fin du XVe siècle et qui les rend beaucoup plus abordables mais on reste tout de même sur une production qui est destinée à l’aristocratie uniquement.

[Extrait audio de la série Kaamelott]

Fanny : Toi tu étudies des livres d’Heures du XVe siècle mais est-ce qu’il existe des livres d’Heures à d’autres moment du Moyen Âge ?

Marion : Alors les livres d’Heures apparaissent vraiment à la fin du XIIIe siècle. On commence à avoir des premiers exemples postérieurs aux années 1250. Ils commencent à être beaucoup plus nombreux au XIVe siècle aussi mais ils restent encore quand même d’un usage assez peu répandu et c’est vraiment le XVe siècle qui va être la grande époque où ça va devenir d’un usage courant dans toute l’aristocratie.

Fanny : Par qui ils sont créés ces livres d’Heures ?

Marion : Les manuscrits sont réalisés par plusieurs catégories d’artisans puisque c’est souvent le fruit d’un travail collectif au sein d’un seul atelier ou de plusieurs. On va avoir des parcheminiers, des relieurs, des scribes qui vont se charger uniquement de la partie du texte, mais aussi des enlumineurs qui eux vont se charger uniquement des images. Ce qui est intéressant de voir c’est qu’au niveau des modes de fabrication on commence à voir une évolution au cours du XVe siècle où on passe de livres d’Heures qui sont très souvent, voire quasiment uniquement, commandés à des occasions spéciales qui font l’objet d’un programme iconographique qui va être fixé par le commanditaire, qui va fixer ses exigences, qui va demander certains contenus plutôt que d’autres, et petit à petit, à mesure que le prix baisse, et que l’usage devient beaucoup plus courant, on va commencer à voir des livres d’Heures qu’on va appeler des livres d’étal, c’est-à-dire qui vont être livrés clefs en main au propriétaire, en laissant par exemple des endroits vierges dans les marges pour ajouter des armoiries ou des pages vierges à l’ouverture des principaux offices, notamment pour ajouter les images qui seront au choix de l’acheteur et donc on a aussi un marché de livres tout faits qui vont être vendus, qui vont être réalisés de façon très souvent très standardisée au niveau du contenu textuel et iconographique et aussi un marché de l’occasion. Ce que moi j’ai vu dans ma thèse jusque là c’est qu’on a une réutilisation des manuscrits qui est parfois un peu plus tardive. On va avoir des livres qui vont être faits dans les années 1415-1420 et qui sont réutilisés plus tard à la fin du siècle par des familles qui a priori n’ont rien a voir avec les commanditaires originaux du livre. Peut-être que ça a été revendu entre temps, parce que je ne pense pas qu’il y ait eu quand même une succession ou des pratiques de transmission du manuscrit qui relèvent uniquement du don.

Fanny : C’est livre d’Heures sont en latin j’imagine vu que ce sont des prières ?

Marion : Essentiellement en latin puisque c’est la langue tout simplement de tous les textes bibliques. Les livres d’Heures sont composés essentiellement d’extraits de psaumes, de prières tels que l’Ave Maria ou le Pater mais on trouve aussi des textes en langue vernaculaire. C’est a priori l’une des particularités des ouvrages qui sont destinés aux femmes puisqu’elles savent lire, quasiment autant sinon plus que les hommes, mais par contre elles connaissent très peu le latin. A partir du début du XVe siècle, voire même avant, on commence à avoir vraiment une grosse différence entre le contenu de l’éducation offert aux femmes et celui offert aux hommes. Les femmes connaissent très très peu le latin. On sait qu’elles peuvent lire, savoir si elles peuvent comprendre ce qu’elles lisent est beaucoup plus sujet au débat. En tout cas, on va souvent rajouter des textes en langues locales, très souvent en français dans mon cas, dans leurs livres d’Heures : des textes d’édification, d’éducations, on va aussi avoir aussi notamment quelques prières… Des choses comme ça, qui sont vraiment des petits fragments très ponctuels en français mais vraiment l’essentiel reste en latin.

Fanny : Est-ce qu’on a des exemples de livres d’Heures qui ont été faits pour des femmes, en particulier des manuscrits que tu aurais pu étudier ?

Marion : C’est l’essentiel de mon corpus de thèse puisque je le consacre aux livres d’Heures qui ont été réalisés pour des femmes, qui ont appartenus à des femmes ou qui ont été commandés par des femmes pour d’autres femmes, ce qui est aussi le cas de certain. On a effectivement beaucoup de livres d’Heures qui vont être commandés pour notamment des épouses. A priori le livre d’Heures fait vraiment parti au XVe siècle du trousseau de la mariée, du kit de la bonne ménagère aristocratique. On a notamment ce qu’on appelle les Heures Fitzwilliam qui sont conservées à Cambridge, qui ont été commandées par Yolande d’Aragon pour sa fille Yolande d’Anjou. Elles ont toutes les deux le même prénom, c’est un petit peu difficile de les différencier puisque très souvent leurs appellations en plus changent. Yolande d’Aragon fait réaliser un livre d’Heures extrêmement luxueux pour sa fille qui prépare son mariage avec le duc de Bretagne par exemple. Elle fixe tout un programme iconographique qui est très intéressant, très complexe, et qui vise vraiment, outre son usage liturgique et théologique, à montrer des exemples de la bonne épouse. Très souvent, ces livres qui sont réalisés à l’occasion de mariages vont avoir une vocation didactique. On va montrer des bons exemples de la bonne épouse, très souvent à travers les images de la Vierge. Dans les Heures de Marguerite d’Orléans, par exemple, on a beaucoup de marges historiées qui représentent des scènes plutôt profanes et où on a des scènes de vie de cour, de chasse, etc. Ces scènes-là fonctionnent beaucoup sur le mode du contre-exemple. On a des choses assez amusantes de représentation notamment de femmes qui retiennent ce qu’on peut imaginer être leurs maris qui eux veulent partir à la chasse par exemple. On a des représentations de chasse à l’oiseau qui a toute une charge symbolique extrêmement forte, qui à rapport avec la sexualité mais aussi avec la séduction puisque le verbe oiseler en français médiéval se rapporte autant à la chasse à l’oiseau qu’à la chasse à… autre chose on va dire.

Fanny : Dans ton étude des livres d’Heures Marion, tu t’inscrits en quelque sorte dans le mouvement des gender studies dont on avait déjà parlé notamment dans l’épisode 1 avec Justine. Comment tu t’en sers dans ton travail ?

Marion : Effectivement les gender studies sont un outil extrêmement utile pour comprendre les mécanismes qui sont à l’œuvre dans la construction des images et dans la manière aussi dont on va adapter un certain discours, dont on va aussi s’adresser aux femmes également sur la construction de ce que c’est être une femme noble au XVe siècle. On a des choses beaucoup complexes et qui peuvent passer disons inaperçues si on garde des cadres de pensée qu’on a pu avoir jusque-là dans l’iconographie. C’est aussi un petit peu le but de ma thèse. C’est renouveler l’approche des images. C’est porter sur elles un regard nouveau et montrer qu’on n’aura jamais terminé de faire parler les images médiévales. Quand elles semblent simples, c’est qu’on se trompe. Elles ne sont jamais aussi simple et aussi univoques qu’on peut l’imaginer. Il y a toujours beaucoup d’autres choses à dire en prenant en compte le contexte. On a notamment Elizabeth L’Estrange qui a beaucoup travaillé justement sur des livres d’Heures qui ont appartenu aux duchesses de Bretagne et qui a réutilisé ce qu’on appelle « l’œil situationnel ». C’est Michael Baxandall qui en avait parlé notamment dans un livre qui est assez connu qui s’appelle L’œil du Quattrocento et qui partait du principe que le point de vue du spectateur et des commanditaires avait pu conditionner non seulement la réalisation de l’œuvre mais aussi induire un certain rapport avec ces œuvres, une certaine proximité qui va être amenée par certains détails de l’iconographie notamment. Et donc elle réadapte cet œil situationnel pour montrer qu’on peut avoir une lecture beaucoup plus riche, beaucoup plus intéressante, notamment de certaines scènes, qui dans les livres d’Heures sont très standardisées et qui représentent les épisodes de la vie de la Vierge. On a très souvent les mêmes chose. On a l’Annonciation qui ouvre la page des matines, la Visitation qui ouvre la page des laudes et toujours avec des personnes qui sont quasiment identiques, etc. Au point qu’on se dit qu’il n’y a plus rien à dire sur ces images-là. Si ! En prenant en compte le point de vue des femmes qui les regardent on peut dire beaucoup de choses nouvelles. On peut parler de leur rapport à la maternité, des angoisses liées à la stérilité qui sont représentées par Sainte-Élisabeth qui passe quasiment la majorité de sa vie à ne pas pouvoir concevoir et c’est le moment où elle rencontre la Vierge et qu’elle reconnaît sa maternité qu’elle est amenée à concevoir Saint-Jean-Baptiste. Les maternités miraculeuses vont avoir un impact très grand pour ces femmes qui sont dans un contexte de guerres dynastiques, où on a une pression extrêmement forte sur elles pour qu’elles fassent des garçons, des héritiers, pour éviter justement encore une fois des crises, des guerres. Etc. Donc ça va conditionner le regard qu’elles portent sur ces images, ça va les rendre beaucoup plus intéressantes, beaucoup plus riches. Les scènes d’accouchement notamment, les scènes de Nativité vont refléter certaines pratiques sociales qui sont en vigueur à l’époque. Le fait par exemple de recevoir les parents, les amis, toutes une société féminine alors que la mère est encore par exemple alitée. On a des scènes comme ça de Nativité du Christ où on voit par exemple un vaisselier juste derrière le lit où on expose toutes la vaisselles d’or et d’argent de la maison parce que c’est l’usage de l’époque. Quand on reçoit les invités et que la mère est visitée par les parents et amis, on déploie un faste qui témoigne finalement de la richesse de la maison. On salue aussi le fait tout simplement qu’elle soit toujours en vie et en bonne santé. Ça apporte vraiment un regard différent et les notions de genres, de gender studies, le renouvellement du regard sur les images et sur la condition féminine au Moyen Âge permettent d’enrichir le regard qu’on peut poser sur ces images-là.

Fanny : Ça donne vraiment envie de voir tout ce que tu dis donc je pense qu’on mettra les images dont tu parles sur Facebook, sur Twitter, sur Instagram.

Marion : Ce sont vraiment des objets qu’il faut regarder parce que pour la plupart ils sont extrêmement riches. C’est quelque chose qu’on néglige un petit peu je trouve dans la manière dont on approche justement ces livres-là. Ce sont des choses qui sont faites pour être lues, pour être manipulés, pour être regardées, pour être vécues parce que ce sont des images qui sont faites pour être parlantes. Elles parlent aux sens. On a une image du Moyen Âge qui est très austère, qui est très platonicienne au final, où on privilégie l’idée sur la sensation. Ce n’est pas du tout ça. Ils avaient vraiment un rapport à la matière qui était très intime et ces livres font partie de la sphère de l’intime. C’est vraiment ça. D’abord par leur format, puisque très souvent on a des choses petites. Quand on parle des très petites Heures d’Anne de Bretagne c’est que vraiment on est sur des formats, alors je ne voudrais pas dire de bêtises je n’ai plus le format exact en tête, mais il me semble que ça fait un format A5 : ça tient au creux de la main. La plupart font un format A4 par exemple. En termes de taille de page, ça fait des miniatures quand même très petites. Le rapport au corps du spectateur, en l’occurrence de la lectrice, est aussi particulier. Et il y a vraiment un plaisir visuel qui est entretenu par les couleurs, par les dorures, par la richesse ornementale de marges. Au XVe siècle, on adore les marges qui sont pleines de fleurs, pleines de végétaux. Ça jaillit dans tous les sens, on a des entrelacs, des choses comme ça, et on a aussi une attention portée aux formes dans la nature qui est assez exceptionnelle. Je reviens toujours sur les Heures de Marguerite d’Orléans, parce qu’à titre personnel c’est vraiment mon œuvre favorite au sein de mon corpus, on a une représentation extrêmement réaliste de plus d’une cinquantaine d’espèces végétales qui sont représentées dans les marges. On a beaucoup de fleurs printanières, on a des roses, des œillets, etc. Beaucoup de fleurs qui sont favorisées aussi pour leur parfum au Moyen Âge. Donc ce sont vraiment des mondes en miniature qui ont vraiment cette charge-là très importante et une véritable sensualité.

[Extrait audio de L’art du livre au Moyen Âge (Canopé Normandie)]

Fanny : Je voulais savoir aussi, là tu es en 3e année de thèse en ce moment, comment se passe ta thèse ? Je sais que c’est une question qu’il faut éviter de poser normalement mais je me permets de te demander comment ça se passe ?

Marion : Et ba… ça va ! C’est une thèse qui est extrêmement intéressante, je dirais que la grosse difficulté que j’ai c’est de ne pas m’éparpiller et de ne pas courir un peu partout à chercher à creuser des sujets qui sont extrêmement intéressants mais pas forcément pertinents pour mon sujet.

Fanny : Tu as un objectif d’années à faire pendant ta thèse ?

Marion : Pas 10 ans ! Soutenir avant les 10 prochaines années.

Fanny : Parce que j’en ai parlé avec plusieurs invités déjà, maintenant les thèses qui durent 10 ans sont quand même assez rares et on demande aux doctorants, aux gens qui font des thèses, de faire des thèses en 3 ou 4 ans.

Marion : Effectivement c’est vrai que le temps imparti pour faire une thèse est vraiment une problématique, surtout en sciences humaines où on a des corpus qui sont parfois extrêmement conséquents et tout simplement qu’on a des disciplines qui demandent du temps. L’iconographie finalement c’est un travail qui demande énormément de temps, d’observation, de réflexion, de lecture. On revient sans cesse aux images, on les regarde des centaines et des centaines de fois et parfois il se passe 6, 7, 8 mois avant qu’on ait l’illumination et la clef de lecture qui nous permet vraiment d’aborder notre objet d’étude de la bonne manière. Et encore, je travaille sur beaucoup d’images qui ont déjà assez souvent été étudiées. On connaît relativement bien l’enluminure du XVe siècle. Mais pour d’autres corpus effectivement, c’est quelque chose qui demande énormément de temps. Après j’ai la chance de pouvoir travailler à mi-temps pour l’Institut National d’Histoire de l’Art, ce qui me permet tout simplement de demander des dérogations pour poursuivre ma thèse au-delà des 3 ou 4 ans.

Fanny : Ah tu triches un petit peu !

Marion : Exactement, je triche complètement ! Mais étant donné les projets de recherche sur lesquels je travaille aussi pour l’Institut National d’Histoire de l’Art, c’est parfait.

Fanny : Et sur quoi tu travailles par exemple en ce moment pour ta thèse ?

Marion : Alors là actuellement je suis en train d’essayer d’organiser un petit peu toutes les données, toutes les choses que j’ai pu soulever, tous les questionnements, parce que j’ai à peine effleuré toute la galaxie de données, d’idées et de choses très très intéressantes qu’on peut aborder à travers les livres d’Heures. Je n’ai pas encore parlé de pratiques de personnalisation par exemple ou de don et de transmission, etc.

Fanny : Tu nous as dit que tu t’intéressais principalement aux images mais est-ce que tu regardes aussi un petit peu le texte ?

Marion : Alors le texte est très très important même si dans le cas des livres d’Heures du XVe siècle il est tellement standardisé qu’il ne présente pas non plus un intérêt énorme. Ce qui va plus m’intéresser ce sont les variations vis-à-vis de cette norme. Qu’est-ce qui dépasse ? Qu’est-ce qui n’est pas habituel ? Que ce soit par exemple dans la structure de base des livres d’Heures, très souvent on va avoir l’office de la Vierge qui constitue l’ossature principale du livre accompagné par les petites heures qui vont être abrégées, les Heures de la Croix, les Heures du Saint-Esprit. Dans certains livres on va retrouver des offices beaucoup rares comme l’office des trois maris, l’office de Sainte-Catherine, de Saint-François, qui vont me renseigner principalement sur les préférences du propriétaires. Autre chose, le texte peut être aussi important parce que ça peut être des marqueurs d’une expression personnelle. Ça c’est beaucoup plus rare mais par exemple pour Isabelle d’Écosse, sur laquelle j’ai beaucoup travaillée, étudier les textes de ses livres d’Heures m’a permis d’émettre l’hypothèse, que je n’arrive toujours pas à prouver pour le moment, qu’elle sait écrire.

Fanny : Ce qui est plutôt rare à l’époque.

Marion : Exactement. Les femmes savent relativement peu écrire, et même les nobles en général. L’écriture c’est un travail qui est réservé à des professionnels. Sauf que moi ce que je vois c’est qu’il y a une prière et un texte qui est dédié, en fait c’est une élégie pour la mort de sa sœur puisque sa sœur Marguerite était Dauphine de France et elle est morte très jeune, et tout ça a été écrit d’une main qui ressemble beaucoup à celle qui a signé de son nom plusieurs feuillets du parchemin. Donc là ça va m’apporter des éléments supplémentaires sur la personnalité d’une duchesse de Bretagne qui par ailleurs a laissé très très peu de traces dans les archives.

Fanny : Est-ce qu’on a des documents aussi qui portent des traces des commandes de livres d’Heures ? Peut-être des documents un peu plus de gestion ?

Marion : Alors on en a assez peu, ce qui est très dommage parce que ce sont des sources absolument idéales pour l’identification et pour retracer aussi le parcours de ces livres. On en a quelques-uns, le problème c’est que on n’arrive pas toujours à faire le lien entre la trace dans les archives d’une commande de livre d’Heures et l’objet qu’on a au final dans les collections. Je prends pour exemple notamment les Heures de Marguerite d’Orléans. On a des problèmes pour savoir d’où ça vient. On ne sait pas exactement qui a commandé le livre. On pense que c’est quelqu’un de la famille de Marguerite puisque dans les livres de comptes on trouve la trace d’une commande de livre d’Heures. On connaît même le nom du scribe d’ailleurs, qui s’appelait Yvonnet de la Motte et qui a réalisé pour en certaine somme le texte pour un livre d’Heures qui était destiné à Marguerite. Sauf que le texte du livre qu’on a actuellement est de très mauvaise qualité. C’est bourré de faute, on a des incohérences. Apparemment le scribe connaissait assez mal son latin, l’écriture n’est pas de très bonne qualité même ne serait-ce que matériellement, graphiquement. Il gère mal par exemple la quantité d’encre sur sa plume. Ce n’est pas un très bon scribe.

Fanny : Il y a des pâtés c’est ça ?

Marion : Oui exactement, la copie est complètement à revoir. Ça ne colle pas du tout avec le fait que quelqu’un de la maison d’Orléans, puisqu’on est quand même dans la très haute aristocratie, on est chez les cousins du roi, on a du mal à concevoir que quelque chose comme ça ait pu être commandé spécifiquement pour une princesse qui était destinée à épouser le duc de Bretagne. Donc certains grands spécialistes maintiennent que c’est effectivement la commande dont on a trace dans les archives qui est le livre qu’on a aujourd’hui, le problème c’est qu’on ne peut pas vraiment être sûr à 100%. Il y a des indices matériels qui ne concordent pas toujours. Après on a aussi des exemples où on a dans les inventaires après décès très souvent des mentions de 4, 5, 6 livres d’Heures qui vont être très brièvement décrits, parce que très souvent les femmes, et surtout les femmes de la très haute aristocratie, n’en ont pas qu’un seul. Elles vont en avoir plusieurs. Anne de Bretagne on lui connaît je crois 5 ou 6 livres d’Heures : les très petites Heures, les petites Heures, les grandes Heures, etc. En général, comme il n’y a pas de titre, pour les différencier on les différencie sur des critères matériels, leurs formats, des choses comme ça. Donc au final on a des traces effectivement mais parfois ça pose beaucoup plus de questions que ça n’en résout.

Fanny : On ne pourra pas lire ta thèse tout de suite donc en attendant est-ce que tu aurais des conseils de lectures pour les personnes qui voudraient en savoir plus sur les livres d’Heures ?

Marion : Alors on a une bibliographie extrêmement abondante sur le sujet. Ce qui est très intéressant c’est tout le travail de François Avril et de Nicole Reynaud sur l’enluminure dans les années 1400. On a une somme monumentale comme ça sur les manuscrits où on a un chapitre très bien fait sur les livres d’Heures qui est très synthétique avec de très très beaux exemples. Après on peut aller voir aussi pour ceux qui lisent l’anglais du côté des chercheurs américains. On a notamment John Plummer qui a publié plusieurs livres à partir des collections de certains bibliothèques américaines, dont un a été traduit de l’anglais qui s’appelle l’Âge d’or des livres d’Heures. Et pour les plus curieux, on a aussi beaucoup de choses qui ont été faites sur leur usage puisque effectivement c’est à ça que je m’intéresse principalement. Donc on a Danièle Alexander-Bidon qui a écrit plusieurs articles sur le sujet. On va avoir aussi, et je vais encore re-cité, Elizabeth L’Estrange et son superbe travail sur la maternité dans les livres d’Heures des duchesses de Bretagne, qui n’a malheureusement pas été traduit. Pour finir je voudrais absolument saluer le travail de Jean-Luc Deuffic qui depuis plusieurs années, avec un projet de publication qui apparemment a été kick-starté récemment, a abouti et va bientôt être publié pour de vrai, tient un blog où il identifie des livres d’Heures en les reliant à leurs propriétaires. Ça a été une source absolument merveilleuse pour mon travail. Il tient également un blog et il est tout à fait spécialisé dans les manuscrits, dans la production de manuscrits et de livres d’Heures en Bretagne aux XIVe et XVe siècles.

Fanny : Pour finir ce podcast, la question rituelle, les auditeurs commencent à la connaître : quels conseils tu donnerais à un jeune médiéviste et peut-être plus spécifiquement à quelqu’un qui veut s’intéresser aux enluminures dans les livres d’Heures ?

Marion : Alors comme je le disais tout à l’heure, l’iconographie c’est quelque chose qui prend du temps donc il faut vraiment prendre son temps, c’est absolument impératif et je m’en suis rendu compte petit à petit. Il faut regarder, il faut faire comme on faisait à l’époque, s’assoir devant l’image et la regarder encore et encore, et y revenir beaucoup, très souvent. Lire beaucoup aussi et faire confiance à ses intuitions parfois. Et beaucoup regarder !

Fanny : Maintenant chers auditeurs, grâce à cet épisode de podcast vous savez ce qu’est un livre d’Heures au Moyen Âge donc merci beaucoup Marion Loiseau.

Marion : Mais de rien.

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Merci beaucoup à Pauline et Marion pour la retranscription !

Les extraits diffusés dans cet épisode :