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Super Joute spéciale Rois maudits : les vrais héros et héroïnes (Hors-série #7)

Qui est le vrai héros ou la vraie héroïne des Rois Maudits ? Avec quelles vérités historiques ?

Enregistrement Super Joute Rois Maudits à la Conciergerie à Paris le 13 juin 2026
Enregistrement Super Joute Rois Maudits à la Conciergerie à Paris le 13 juin 2026

Dans le format « Super Joute Royale » de ce podcast, nous avons déjà raconté l’histoire des « Rois Maudits ». Alors oui Philippe Le Bel et ses fils semblent être les héros du roman, tout ou presque tourne autour d’eux ou découle des décisions d’alliance et de bûchers, mais nous avons déjà classé ce cher Philippe IV (26eme ex equo sur 28). Alors dans cet épisode spécial nous allons vous parler dautres personnages du roman, pour déterminer, en toute mauvaise foi mais avec des arguments, qui pour nous est la vraie héroïne et le vrai héros de cette saga romanesque.

Autour du micro pour en parler, des invitées de grande qualité :

  • Mathilde Berthier-Debeugny, élève conservatrice territoriale du patrimoine – spécialité Musées
  • Louise Gay, historienne spécialiste des reines guerrières, thèse en cours sur le sujet « Bellatrices Reginae : les reines de France et d’Angleterre entre guerre et diplomatie (XIIIe – XIVe siècle)« 
  • Clara Germann, conservatrice du patrimoine 

Ce fut très dur de choisir, on aurait voulu vous parler de plein d’entre eux, on avait d’abord fait une liste de 6, mais pour avoir le temps d’évoquer tout ce qu’on voulait, on s’est limité à 4. Et quels 4 !  Nous allons profiter de cette joute pour revenir sur quelques libertés de romancier pris par Maurice Druon dans ces fameux romans, faire des points historiques importants, mais aussi mentionner les différentes séries, celle de 1972 et de 2005.

Et je tiens à remercier toutes les équipes de La Conciergerie et du Centre des Monuments Nationaux pour avoir accueilli et organisé cet enregistrement en public en juin 2026 !

Mahaut d’Artois, « puissante femme« 

Sceau de Mahaut d’Artois, 1293. La princesse est représentée avec, à sa gauche, l’écu du comté de Bourgogne, et, à sa droite, l’écu du comté d’Artois. Chaque écu est surmonté d’une fleur de lys - ADDoubs, HDEP1/340A
Sceau de Mahaut d’Artois, 1293. La princesse est représentée avec, à sa gauche, l’écu du comté de Bourgogne, et, à sa droite, l’écu du comté d’Artois. Chaque écu est surmonté d’une fleur de lys – ADDoubs, HDEP1/340A

Née vers 1269-1270 à Paris et morte le 27 novembre 1329, Mahaut d’Artois succède à son père le comte Robert II d’Artois qui meurt à la bataille de Courtrai en 1302. Elle devient donc comtesse d’Artois en écartant son neveu Robert III d’Artois, alors encore adolescent. Et d’ailleurs son mari meurt l’année d’après à cause de ses blessures à la bataille de Courtrai, donc Mahaut d’Artois se place en femme veuve puissante. Elle aura de ce mariage deux filles, Jeanne et Blanche (et un fils, Robert pour changer, mort en 1317) bien mariées avec des héritiers de la couronne de France.

Elle arrive en scène la dernière dans le roman, quand Robert d’Artois veut directement lui annoncer la découverte de l’affaire. Robert Druon la décrit à plusieurs reprises, par exemple « une puissante femme entre 40 et 45 ans à la carcasse haute et solide, aux flans massifs, son visage au masque engraissé donnait une impression de force et de volonté”.  A en croire le romancier, c’est la grande méchante du roman, il en fait une intrigante empoisonneuse.

Très fière de son ascendance capétienne, Mahaut d’Artois possède carrément une pièce chez elle décorée de fleurs de lys, car très conscience haute de son lignage. Dans la même veine, la chambre comtale du château d’Hesdin est ornée d’une rangée de têtes moulées en plâtre à l’image des souverains français. Mais Mahaut, femme de pouvoir, n’oublie pas les autres femmes : sa comptabilité témoigne qu’elle met en valeur les reines aux côtés de leurs époux dans les décors peints de ses résidences (ce qui n’est pas attesté pour ses prédécesseurs).

Nous racontons aussi dans l’épisode qu’elle fut mécène dans tous les domaines : livres, objets d’art, art funéraire… et souvent au service de sa dynastie (finance des gisants, des dalles funéraires …). Malheureusement il ne subsiste que très peu de traces tangibles de son mécénat.

 

Guillaume de Nogaret, « âme de plomb et de fer »

Invitées du podcast, de gauche à droite : Mathilde Berthier, Clara Germann et Louise Gay, à la Conciergerie à Paris le 13 juin 2026
Invitées du podcast, de gauche à droite : Mathilde Berthier, Clara Germann et Louise Gay, à la Conciergerie à Paris le 13 juin 2026

Née vers 1260 à Saint-Félix de Caraman et mort en avril 1313 à Paris, Guillaume de Nogaret est un juriste français, originaire du Languedoc. Il provient d’une ancienne famille noble qui a perdu en statut suite à la croisade contre les Albigeois, et fait des études à l’université de Montpellier où il est docteur ès lois. Il fait carrière comme officier de justice, se serait notamment fait connaître en adressant un mémoire anonyme pro-conception régalienne du pouvoir à l’entourage de Philippe le Bel en 1293. Il devint conseiller de ce roi et fut à partir de 1306 le véritable maître d’œuvre de la politique royale avec Enguerrand de Marigny.

Il est décrit par Maurice Druon comme “ardent, austère et implacable comme la faux de la mort, osseux, noir, le visage en longueur, il tripotait sans cesse une partie de son vêtement ou alors rongeait l’ongle d’un de ses doigts plats”. Il aurait une “âme de plomb et de fer qui n’avait aucune limite quand il s’agit de la raison d’Etat”. Cependant, il meurt en 1313, donc un an avant la mort sur le bûcher de Jacques de Molay en 1314 (un mauvais point pour Maurice Druon, qui en plus exagère la mauvaise réputation du personnage !). Mais nous évoquons dans l’épisode l’histoire de l’attentat d’Anagni, où il aurait giflé le pape !

On doit notamment à Guillaume de Nogaret l’enregistrement systématique des actes, c’est-à-dire que chaque acte royal est désormais inscrit dans un registre (et ça, pour une historienne, c’est cool (et pour l’administration, c’est top aussi) ! Selon les évolutions de l’historiographie, il a parfois été victime d’une forme de damnatio memoriae au profit d’Enguerrand de Marigny, alors que ce dernier lui doit beaucoup et pour l’importance accordée aux compétences des légistes.

Isabelle de France, « fille de son père« 

 Edmond Fitzalan et Hugues Despenser père (ou fils) devant Isabelle de France
Edmond Fitzalan et Hugues Despenser père (ou fils) devant Isabelle de France

Née vers 1295, Isabelle de France est fille de Philippe IV Le Bel et de Jeanne de Navarre, élevée entre les murs du Palais de la Cité (l’actuelle Conciergerie). Son mariage avec l’héritier du roi d’Angleterre Édouard est négocié très tôt par son père. Il aura lieu à Boulogne-sur-Mer le 25 janvier 1308, puis elle arrive en Angleterre peu après à seulement 12 ans. Mais cette union se révèle compliquée, et malgré plusieurs enfants (dont le futur Édouard III), le couple semble peu s’entendre.

Son père lui dit d’ailleurs dans le roman de Maurice Druon : “je ne vous ai point mariée à un homme, Isabelle, mais à un roi. Je ne vous ai point sacrifiée par erreur. Est-ce à vous que je dois apprendre ce que nous devons à nos États, et que nous ne sommes point nés pour nous laisser aller à nos douleurs de personnes ? Nous ne vivons point nos propres vies, mais celles de nos royaumes, et c’est par là seulement que nous pouvons trouver notre contentement… si nous convenons à notre destinée.”

Dans le premier tome des Rois Maudits, elle est décrite comme jalouse de ses belles-sœurs, ce pourquoi elle les dénonce comme adultères à son père lors de sa visite en Angleterre. Ce fait est rapporté par une chronique dont la véracité est discutée dans l’historiographie, notamment par l’historienne Elizabeth Brown qui pense que cela est plausible.

Néanmoins, elle incarne à la perfection la dignité royale, toute de colère rentrée. Elle connaît très bien l’histoire de sa parenté et veille à l’inculquer à son fils, elle est d’ailleurs attentive à l’honneur de la famille. C’est aussi la digne fille de son père dans le côté politique. Même si la situation est tendue régulièrement avec son mari, il a besoin d’elle et en retour elle le soutient longuement, car elle réalise bien l’impact de son attitude sur la dignité du pouvoir royal et elle fait son “rôle” d’épouse et de reine.

Isabelle de France a une réputation très négative dans la plupart des œuvres de fiction, et ce dès l’époque élisabéthaine mais aussi chez Ken Follett par exemple. Maurice Druon n’invente rien là-dessus, mais quelque part, c’est une victime typique de la misogynie : si elle avait été prise au sérieux, elle aurait eu une autorité sans doute beaucoup plus stable, et on lui reproche une “froideur” qu’on reproche beaucoup moins aux hommes (chez Philippe le Bel c’est un signe de dignité royale).

Robert d’Artois, « forteresse humaine« 

Jean Piat en Robert d'Artois dans la série Les Rois Maudits de 1972
Jean Piat en Robert d’Artois dans la série Les Rois Maudits de 1972

Né en 1287, Robert d’Artois est techniquement Robert III d’Artois ! Décrit à de très nombreuses reprises dans le roman, notamment dans les premières pages : « l’homme qui entra avait six pieds de haut des cuisses comme des troncs de chêne, des poings comme des masses d’armes. Ses bottes rouges, de cuir cordouan, étaient soufflées d’une boue mal brossée ; le manteau qui lui pendait aux épaules était assez vaste pour couvrir un lit. Il suffisait qu’il eût une dague au côté pour avoir la mine de s’en aller en guerre. Dès qu’il apparaissait, tout semblait autour de lui devenir faible, fragile, friable. Il avait le menton rond, le nez court, la mâchoire large, l’estomac fort. Il lui fallait plus d’air à respirer qu’au commun des hommes. Ce géant avait vingt-sept ans, mais son âge disparaissait sous le muscle, et on lui aurait donné tout aussi bien dix années de plus.

Il n’a de cesse, que ce soit dans les romans ou dans la réalité historique d’ailleurs, de contester la dévolution de l’Artois à sa tante lors de 3 procès. Il l’accuse notamment d’avoir “vendu” ses filles et leur héritage paternel franc-comtois à Philippe le Bel en échange de l’investiture de l’apanage artésien au mépris de la coutume… Cela n’est qu’en partie vrai. En fait, Robert revendique ici l’application du principe de représentation successorale (c’est-à-dire le principe voulant qu’en cas de prédécès d’un héritier, sa part revienne en son lieu et place à ses propres enfants), sauf que justement, en Artois, ce principe n’est pas admis. L’héritage de Mahaut est donc tout à fait légal.

Nous racontons dans l’épisode que vers la fin de sa vie il se réfugie en Angleterre après sa disgrâce (une longue histoire) en abandonnant femme et enfants derrière lui. La saga de Maurice Druon s’inspire de plusieurs sources narratives de la période, en particulier les Voeux du Héron, un poème satirique flamand composé vers 1346, qui explique les causes de la guerre de Cent Ans. Dans celles-ci, Robert est désigné comme l’instigateur de la grande guerre franco-anglaise. Et dans la série « Les Rois Maudits » de 1972, nous saluons l’interprétation de Robert d’Artois par le formidable acteur Jean Piat (dont vous pouvez entendre un court extrait dans l’épisode).

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de consulter :

Bibliographie : 

  • Visuel "Super Joute Rois Maudits" par Baptiste Mossiere
    Visuel « Super Joute Rois Maudits » par Baptiste Mossiere

    Christelle Balouzat-Loubet, Louis X, Philippe V, Charles IV : les derniers Capétiens, 2019, Passés Composés.

  • Christelle Balouzat-Loubet, Mahaut d’Artois, une femme de pouvoir, 2015, Perrin
  • Elizabeth Brown, “Philip the Fair and His Family: His Sons, Their Marriages, and Their Wives.” Medieval Prosopography, vol. 32, 2017, pp. 125–85.
  • Elizabeth Brown, “Philip the Fair’s Sons, Their Statuses, and Their Landed Endowments.” Medieval Prosopography, vol. 32, 2017, pp. 186–227.
  • Sophie Cassagnes-Brouquet, Isabelle de France, Reine d’Angleterre, 2020, Perrin
  • Hennie Claude, Robert III d’Artois : L’homme sali, 2007, La Bruyère
  • André Gouron, “Comment Guillaume de Nogaret est-il entré au service de Philippe le Bel ?” Revue Historique, vol. 299, no. 1 (605), 1998, pp. 25–46.
  • Éric Le Nabour, Les Rois maudits: L’enquête historique, 2005, Perrin
  • Sébastien Nadiras, Guillaume de Nogaret et la pratique du pouvoir, thèse pour le diplôme d’archiviste-paléographe, 2003 (https://bibnum.chartes.psl.eu/s/thenca/item/59043)

Vidéos :