Les hors-sériesPassion Médiévistes

Hors-série 41 – La révolution de l’écrit au Moyen Âge, avec Paul Bertrand

Comment l’écrit a repris de la valeur avec une révolution au milieu du Moyen Âge ?

Vous l’entendez en début d’épisode, j’avais vraiment hâte de recevoir Paul Bertrand dans cet épisode du format hors-série de Passion Médiévistes enregistré en public, à l’Université de Louvain-la-Neuve. Cet historien belge, professeur à l’Université catholique de Louvain, se consacre à l’étude des cultures graphiques et textuelles du Moyen Âge. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage intitulé Forger le faux, publié en 2025, dans lequel il traite des “‘régimes de faux’ et de tromperie, de forges et de forgeries [qui] révèlent un rapport au savoir et à l’écrit, ainsi qu’une conception du pouvoir.”

Le XIIème, siècle du renouveau de l’écrit

“Au XIIème siècle, on est dans un monde où on a perdu la valeur juridique et sociale de l’écrit.” — Paul Bertrand

Enregistrement du hors-série sur la révolution de l'écrit en septembre 2025 avec Paul Bertrand et Fanny Cohen Moreau à l'université de Louvain-la-Neuve.
Enregistrement du hors-série sur la révolution de l’écrit en septembre 2025 avec Paul Bertrand et Fanny Cohen Moreau à l’université de Louvain-la-Neuve.

Paul Bertrand insiste d’abord dans l’épisode sur la dimension évolutive et progressive de l’essor de l’écrit au Moyen Âge. Au sortir de l’Antiquité, période au cours de laquelle l’écrit tient une place fondamentale dans la société, l’utilisation de l’écrit est devenue de plus désuète. Malgré un vif regain d’intérêt sous Charlemagne, Paul Bertrand vous liste plusieurs raisons de ce déclin progressif.

Au fil des siècles, l’écrit devient donc une discipline réservée aux clercs. Les religieux sont alors plus ou moins les seuls à encore écrire. Par ailleurs, comme le souligne Paul Bertrand, la qualité des écrits décline elle aussi à mesure que la pratique se raréfie. Même le latin perd en pureté.

“La littérature sort du monde ecclésiastique et rentre dans le monde.” — Paul Bertrand

C’est au XIIème qu’une nouvelle révolution de l’écrit s’amorce. Elle se poursuit tout au long du XIIIème siècle avant finalement d’exploser à la fin du XIVème. Écoutez Paul Bertrand vous donner des chiffres concrets qui illustrent l’importance retrouvée des écrits sous de nombreuses formes. Il commente ensuite les raisons de cet élan progressif.

 

Pourquoi cette révolution de la production écrite au Moyen Âge

“Le Moyen Âge, c’est génial ! Tout change sans arrêt et se développe magnifiquement. Ce n’est pas un long fleuve tranquille.” — Paul Bertrand

Pourquoi l’écrit revient-il en force au XIIème siècle précisément ? Paul Bertrand vous explique que cette période est un temps fort du Moyen Âge. Il vous donne de nombreuses raisons à ce changement progressif, comme par exemple, l’expansion des universités à travers toute l’Europe, ou encore la reprise de l’économie. Parallèlement, l’écrit reprend de la valeur, car il est nécessaire pour gérer et organiser la vie, en particulier le droit.

“On produit des tas de documents différents […] sous toutes les formes possibles.” — Paul Bertrand

Basé sur ce bourgeonnement, Paul Bertrand vous fait voyager à travers l’Europe et vous raconte comment l’écrit s’est à nouveau imposé dans la société. Il vous explique, par exemple, à quel point il devient important de savoir lire, écrire et surtout compter. Paul Bertrand revient avec vous sur les multiples formes d’écrits médiévaux qui apparaissent à l’époque et leur intérêt.

 

La conservation des documents médiévaux

Couverture du livre "Forger le faux" de Paul Bertrand aux éditions du Seuil
Couverture du livre « Forger le faux » de Paul Bertrand aux éditions du Seuil

Le parchemin est le principal support de l’écrit au début du Moyen Âge. Les tablettes de cire sont également très utilisées, mais elles restent très coûteuses et sont souvent recyclées d’une année sur l’autre. Le papier entre progressivement dans l’usage, particulièrement à la fin du XIIIème siècle, et notamment pour des documents volatiles, comme les comptabilités.

“On a plus écrit, on a plus conservé, puis on a […] laissé tomber, jeté, recyclé (on aime ça, au Moyen Âge, recycler).” — Paul Bertrand

Dans cet épisode, Paul Bertrand revient aussi pour vous sur la conservation des documents. Si, au départ, les parchemins étaient plutôt roulés pour être conservés, de nouvelles méthodes de pliages voient peu à peu le jour. Vous comprenez pourquoi, grâce aux détails que Paul Bertrand partage avec vous sur ce sujet dont il est devenu le spécialiste. C’est aussi une question de conservation des sceaux, que nous avons déjà abordée avec Bettina Laigle dans l’épisode 32.

Outre la manière de plier les documents, Paul Bertrand vous livre les méthodes d’archivages et d’entreposage médiévales. Ainsi, plusieurs étapes se succèdent jusqu’à la disposition des documents dans leur emplacement final. Paul Bertrand vous fait même cadeau, au passage, de l’origine d’une expression populaire que nous utilisons encore aujourd’hui.

“Du point de vue de la production des documents d’archives et de la conservation [en Belgique], on est pas mal.” — Paul Bertrand

Armoires, boîtes et autres sacs, les moyens de conserver les documents sont divers et variés. Vous avez aussi droit à une estimation des pourcentages de conservation des documents médiévaux qui nous sont parvenus. De plus, Paul Bertrand vous emmène dans un tour d’Europe des méthodes d’archivage, par région et selon les périodes. Enfin, vous en apprenez davantage sur les faux écrits, leur propagation et les raisons qui poussent les médiévaux à créer ces faux documents.

 

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de consulter :

Après cet épisode, si vous souhaitez en entendre davantage à propos de l’ouvrage de Paul Bertrand, retrouvez son entretien radiophonique au côté de sa consœur Emmanuelle Bermès, dans l’épisode Du faux aux fake news, diffusé le 5 mars 2025 dans le podcast Esprit de justice, sur France Culture.

Les ouvrages de mon invité Paul Bertrand : 

  • Paul Bertrand, Forger le faux. Les usages de l’écrit au Moyen Age, Paris, Seuil, Coll. « L’Univers historique », 2025
  • Paul Bertrand, Les écritures ordinaires. Sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et empire, 1250-1350),Paris, Publications de la Sorbonne, 2015
  • Paul Bertrand, Commerce avec dame Pauvreté. Presses universitaires de Liège, 2004

Et des articles disponibles en ligne : 

  • Bertrand Paul. Limitatio, termini, predicatio. Réflexions sur les limites dans les couvents dominicains, entre nord et sud. Autour du dossier documentaire du couvent dominicain de Rodez. In: Lieux sacrés et espace ecclésial (IXe – XVe siècle) Toulouse : Éditions Privat, 2011. pp. 465-486. (Cahiers de Fanjeaux, 46) (disponible en ligne)
  • Bertrand Paul. Une codicologie des documents d’archives existe-t-elle ?. In: Gazette du livre médiéval, n°54. 2009, fasc. 1. pp. 10-18. (disponible en ligne)
  • Bertrand Paul, Mairey Aude, Guyotjeannin Olivier, Guerreau-Jalabert Anita, Eddé Anne-Marie, Burghart Marjorie. L’historien médiéviste et la pratique des textes : les enjeux du tournant numérique. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 38ᵉ congrès, Île de France, 2007. Etre historien du Moyen Age au XXIe siècle. pp. 273-301. (disponible sur Persée)
  • Bertrand, Paul (2006). Authentiques de reliques : authentiques ou reliques ? Le Moyen Age, Tome CXII(2), 363-374. (disponible en ligne)
  • Bertrand Paul. De l’art de plier les chartes en quatre. Pour une étude des pliages de chartes médiévales à des fins de conservation et de classement. In: Gazette du livre médiéval, n°40. Printemps 2002. pp. 25-35. (disponible sur Persée)
  • Bertrand, Paul (2001). Études d’hagiographie hainuyère. L’exemple du « cycle de Maubeuge » : un état de la question. Le Moyen Age, Tome CVII(3), 537-546. (disponible en ligne)

Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :

Merci beaucoup à Alizée Rodriguez pour l’article qui accompagne cet épisode !