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Épisode 51 – Lucas et la justice à Reims au Moyen Âge

Comment était organisée la justice à Reims au Moyen Âge ?

Portrait de Lucas Flandre
Portrait de Lucas Flandre
Lucas Flandre travaille depuis plusieurs années sur Reims et son collège d’ecclésiastiques, d’abord en master puis en thèse à l’université de Grenoble-Alpes sous la direction de Véronique Beaulande Barraud et de Paul Bertrand. Dans cet épisode, il vous explique comment la justice était rendue à Reims par le chapitre de la cathédrale, et il vous raconte comment était la ville au Moyen Âge.

L’organisation de Reims au Moyen Âge

Au Moyen Âge, Reims est entourée d’une enceinte délimitée par de nombreuses portes et objet de multiples réfections à partir du XIVe siècle dans le contexte de la guerre de Cent Ans. À l’intérieur de cet espace clos, la répartition de l’habitat n’est pas homogène. La ville médiévale est en effet très rurale : notamment au niveau des abbayes de Saint-Nicaise et Saint-Rémi, mais aussi autour de la Vesle. Cet aspect est dû à la présence de nombreux jardins, notamment ecclésiastiques.

A l’époque médiévale, Reims est divisée en quatre bans. Le ban de l’archevêque est le plus étendu de la cité, l’archevêque-duc étant le seigneur de la ville depuis le XIe siècle. Il comprend la moitié de la superficie de la ville et regroupe les deux tiers des habitants. Il couvre la cité et les bourgs de la Couture et de Venise ainsi que le contour de la cathédrale et du palais archiépiscopal. Le ban est délimité par le château de la Porte Mars et les multiples portes autour de la ville.

  • Source : Archives départementales de la Marne (AD 51), Reims, 2G 1650. (Cliché personnel). Codex comprenant 367 folios et appelé par la tradition archivistique locale « Cartulaire A du chapitre » ou encore « livre rouge ». Il est daté du XVe siècle par une note de l’archiviste, mais comporte dans les faits des documents plus anciens, qui sont le signe d’une rédaction beaucoup plus précoce remontant au moins à 1350. C’est un ensemble véritablement composite (copies de chartes, listes de noms, listes de bénéfices des chanoines etc…) et il semblerait qu’il soit le résultat de plusieurs cahiers reliés entre eux
    Source : Archives départementales de la Marne (AD 51), Reims, 2G 1650. (Cliché personnel). Codex comprenant 367 folios et appelé par la tradition archivistique locale « Cartulaire A du chapitre » ou encore « livre rouge ». Il est daté du XVe siècle par une note de l’archiviste, mais comporte dans les faits des documents plus anciens, qui sont le signe d’une rédaction beaucoup plus précoce remontant au moins à 1350. C’est un ensemble véritablement composite (copies de chartes, listes de noms, listes de bénéfices des chanoines etc…) et il semblerait qu’il soit le résultat de plusieurs cahiers reliés entre eux

La justice rendue par des religieux

A Reims, le chapitre cathédral est en tant que tel un véritable seigneur sur son ban. A ce titre il a un pouvoir de justice sur les habitants résidant dans son territoire. L’origine de cette seigneurie remonte au premier temps de l’existence du chapitre. Le saint évêque Rigobert avait doté dès le départ le chapitre de terres que l’on appelle mense censée assurer la subsistance de l’institution.

La cathédrale de Reims
La cathédrale de Reims

La place du chapitre à Reims est assez paradoxale, et ambiguë en réalité. En effet, les chanoines sont à l’origine ce qu’on appelle le clergé domestique de l’archevêque, ils ne dépendent que de lui. Mais progressivement, avec l’abandon de la vie communautaire, et les privilèges qui leur sont progressivement accordées, le chapitre ne cesse de revendiquer une forme d’indépendance. Cette revendication ne manque pas de créer de véritables tensions entre l’archevêque et le chapitre. Et les conflits et procès entre les deux sont vraiment omniprésents durant la période.

À l’image de la fragmentation politique qui marque la ville de Reims au Moyen Âge, le pouvoir de justice est lui-même divisé entre plusieurs seigneurs. C’est-à-dire l’archevêque, le chapitre, puis les abbayes de Saint-Rémi et Saint-Nicaise, chacun ayant tout pouvoir de justice sur le territoire pour lequel il a autorité. Autrement dit, suivant l’endroit où on réside on ne dépend pas du même seigneur justicier. D’une rue à l’autre, on peut soit dépendre de la justice de l’archevêque, ou bien du chapitre par exemple.

Des problèmes de sources

Lucas Flandre raconte dans l’épisode que la difficulté d’une telle étude tient aux sources disponibles très hétéroclites et lacunaires. En effet, aucun registre de justice et de plaids du chapitre n’est conservé. Les principales sources à sa disposition étaient des chartes rédigées à la suite de conflits  entre l’archevêque et son chapitre.

En effet, les conflits entre l’archevêque et le chapitre donnaient lieux à des arbitrages, dans un premier temps du pape puis de plus en plus du parlement. Le principal motif de ces conflits était l’exercice de la justice. Le chapitre accuse à de nombreuses reprises l’archevêque d’arrêter des individus qui dépendent en réalité de la justice du chapitre.

Et dans le reste de l’épisode…

Lucas Flandre vous parle aussi dans l’épisode de différentes affaires judiciaires qu’il a pu croiser dans les archives, des peines de justice appliquées, et encore plus d’anecdotes sur l’histoire de Reims au Moyen Âge.

Archives départementales de la Marne (AD 51), Reims, 2G 319/16-19 (cliché par Lucas Flandre). Transaction / accord passé entre l’archevêque et le chapitre à la suite d’un conflit de juridiction. Le document qui a la forme d’un rouleau de près de 4m70 de long comprend à la fin les sceaux des différentes parties en présence.
Archives départementales de la Marne (AD 51), Reims, 2G 319/16-19 (cliché par Lucas Flandre). Transaction / accord passé entre l’archevêque et le chapitre à la suite d’un conflit de juridiction. Le document qui a la forme d’un rouleau de près de 4m70 de long comprend à la fin les sceaux des différentes parties en présence.

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :

Sur l’histoire de Reims :

  • Patrick Demouy (dir.), Reims, une métropole dans l’histoire. La ville antique et médiévale, Paris, D. Guénot, 2014.
  • Patrick Demouy, Genèse d’une cathédrale : les archevêques de Reims et leur Église aux XIe et XIIe siècles, Langres, D. Guéniot, 2005.
  • Pierre Desportes, Reims et les Rémois aux XIIIe et XIVe siècles, Paris, A. & J. Picard, 1979.

Sur l’histoire de la justice :

  • Claude Gauvard, « De grace especial » : Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, 2 vol., Paris, Publications de la Sorbonne, 2010.
  • Claude Gauvard, Violence et ordre public au Moyen Âge, Paris, Picard, 2005.
  • Claude Gauvard, Condamner à mort au Moyen Âge: pratiques de la peine capitale en France, XIIIe-XVe siècles, Paris, Presses universitaires de France, 2018.

Spécifiquement sur l’histoire de la justice du chapitre cathédral de Reims :

  • Véronique Beaulande-Barraud, « La juridiction du chapitre de Reims : un moyen de fuir la justice de l’archevêque-duc ? (XIIIe-XVe siècles) », dans Résister à la justice dans l’Europe médiévale et moderne : entre affrontements et négociations, Actes du colloque de Bordeaux, 12-13 décembre 2011, dir. Martine Charageat, Bernard Ribémont, Mathieu Soula et Mathieu Vivas, Paris, Garnier, 2020, p. 263-278.
  • Lucas Flandre, « La justice du chapitre cathédral de Reims (XIIIe-XVe siècles) », Études Marnaises, Société d’agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, Châlons en Champagne, 2020, p. 111-124.
  • Lucas Flandre, « La justice du chapitre de la cathédrale de Reims, XIIIe-XVe siècles : entre concurrence et compromis », dans Communautés religieuses, justice et société, Actes du Xe colloque international du Cercor, 16-19 juin 2020, dir. Sebastien Fray et Sylvain Excoffon (à paraître).
Illustration de l'épisode 51 par Din
Illustration de l’épisode 51 par Din

Sur l’histoire de l’écrit :

  • Paul Bertrand, Les écritures ordinaires : sociologie d’un temps de révolution documentaire (entre royaume de France et empire, 1250-1350), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019.
  • Michael T. Clanchy, From memory to written record : England 1066-1307, 3e éd., Chichester, Wiley-Blackwell, 2013.
  • Armando Petrucci, Promenades au pays de l’écriture, Bruxelles, Zones sensibles, 2019.

Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :

  • La Fête au Village en Doulce France – Medievalia (Organum domina – Ecole Notre Dame)
  • Kaamelott – Livre 3, épisode 3, « Le Magnanime »

Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :

 

Cet épisode est sponsorisé par le Musée de Cluny à Paris, découvrez leur podcast « Failles temporelles en série » sur toutes les applications de podcasts !