Épisode 114 – Ambre et la prostitution au Moyen Âge
Qui étaient les prostituées, et comment la prostitution s’est peu à peu institutionnalisée au Moyen Âge en Italie ?
Au côté d’Ambre Mana’ch, Passion Médiévistes vous emmène une nouvelle fois en Italie. Souvenez-vous, vous y aviez déjà rencontré Chloé Tardivel, c’était dans l’épisode 68 au sujet de l’injure. Dans cet épisode 114, vous allez découvrir la façon d’administrer la prostitution à Bologne, au XIVème siècle. C’est en effet le sujet auquel Ambre Mana’ch a consacré son mémoire intitulé “L’institutionnalisation de la prostitution à Bologne, de 1300 à 1400”. Elle était sous la direction de Arnaud Fossier, à l’Université de Bourgogne Europe.
Bologne au XIVème siècle
“Bologne est une ville cruciale, un monstre démographique pour le Moyen Âge.” — Ambre Mana’ch.

Commençons par planter le décor : Ambre Mana’ch vous fait découvrir Bologne, une ville italienne très riche, située dans les terres, au nord-est de la péninsule. Elle présente une forte densité de population, notamment des étudiants, car il s’agit à l’époque de la première université en Europe.
Bologne a connu au cours du Moyen Âge plusieurs changements de statut, passant de province ecclésiastique à fief seigneurial, avant encore d’être cédée à la famille Visconti de Milan. Ambre Mana’ch utilise cette instabilité politique comme argument pour justifier que les différents gouvernements ne considèrent pas la législation sur la prostitution comme une priorité.
L’institutionnalisation progressive de la prostitution
“La prostitution est une activité clandestine, qui n’est pas encadrée et […] on ne sait pas trop quoi en faire.” — Ambre Mana’ch.

Si légiférer sur la prostitution n’est pas la priorité, les pouvoirs politiques bolonais tentent néanmoins de la réguler en 1288, en établissant des statuts communaux. Il s’agit de textes de loi, propres à chaque ville au Moyen Âge. Mais, comme le souligne Ambre Mana’ch, il est déjà difficile à l’époque de définir la prostitution. Et c’est véritablement au début du XIVème siècle que l’on commence à instaurer des règles précises pour délimiter l’activité des prostituées.
“On définit enfin une administration qui va gérer [la prostitution].” — Ambre Mana’ch.
En 1300 on crée des bordels publics : des maisons qui accueillent les prostituées en échange d’un loyer et dont Ambre Mana’ch vous détaille les spécificités administratives. Puis, à partir de 1350, et alors que la ville de Bologne passe sous la coupe de Milan, la prostitution est administrée de manière beaucoup plus détaillée. Écoutez Ambre Mana’ch vous donner quelques exemples concrets, notamment l’obligation pour les prostituées de travailler uniquement entre les murs des bordels — même s’il existe des exceptions, que mon invitée vous liste.
“La prostitution est un aspect très paradoxal de la vie urbaine : […] elle entre dans le rang ‘plus plus’ de l’infamie […], mais c’est aussi le choix du moindre mal.” — Ambre Mana’ch.
Dans les mots d’Ambre Mana’ch, vous entendez le paradoxe de la prostitution au Moyen Âge. Si cette activité professionnelle est décriée à bien des égards, car considérée comme un péché de chair, elle est aussi fortement encouragée par les autorités locales. Les instances ecclésiastiques la considèrent comme un « moindre mal », tandis que les pouvoirs publics commencent à mettre en place des règles pour en tirer profit. On ne compte d’ailleurs plus le nombre de bordels publics (et clandestins) à Bologne, comme le souligne Ambre Mana’ch.
Les prostituées au Moyen Âge
“[On décide] d’encadrer la prostitution parce qu’on a peur de ces femmes-là.” — Ambre Mana’ch.

Dans la société médiévale, les prostituées jouent un rôle complexe : écoutez Ambre Mana’ch vous en expliquer les rouages. Si on y réfléchit, les prostituées médiévales sont des femmes puissantes, ou du moins, indépendantes. De fait, elles subviennent seules à leurs besoins — c’est-à-dire, sans dépendre d’un homme — grâce à leur propre source de revenus. Elles jouent également un rôle auprès de la police urbaine, qui les utilise déjà comme des sortes “indics”. Cette information prend d’ailleurs tout son sens maintenant que, grâce à Ambre Mana’ch, vous connaissez l’étymologie antique (et masculine) du verbe “témoigner”.
“Le Liber meretricum, c’est le registre de pedigree de la prostituée. ” — Ambre Mana’ch.
Ambre Mana’ch vous explique que chaque ville disposant d’un bordel public recense les prostituées dans un registre : le Liber meretricum ou Livre des prostituées. Si elle n’a pas eu accès à celui de la ville de Bologne au cours de ses recherches, Ambre Mana’ch peut toutefois vous révéler les origines des prostituées qui avaient le plus de succès en Italie, et notamment à Bologne.
“Au Moyen Âge, montrer, c’est dire, et dire, c’est faire.” — Ambre Mana’ch
Concrètement, les prostituées sont cantonnées à des quartiers bien délimités et ont leur interdit de nombreux endroits en ville. Leurs tenues sont également très spécifiques, pour qu’elles puissent être facilement identifiables. Ces codes vestimentaires, et bien d’autres sont même encadrés par des textes officiels. Ainsi, Ambre Mana’ch vous décrit la garde-robe standard de la prostituée médiévale et vous confie même que l’Italie fait figure d’exception en la matière, comparée à ses voisins européens.
Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
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Illustration de l’épisode 114 sur la prostitution au Moyen Âge par l’artiste din Brundage James A., Law, Sex, and Christian Society in Medieval Europe, Chicago, The University of Chicago Press, 1987.
- Duby Georges et Perrot Michelle, Histoire des femmes en Occident, II. Le Moyen-Âge, Paris, Perrin, 2002, [3e édition].
- Laurent-Bonne Nicolas, « La dîme des prostituées : Fondements canoniques d’un droit fiscal réaliste et amoral », dans David von Mayenburg, Orazio Condorelli, Franck Roumy et Mathias Schmoeckel [dir.], Der Einfluss der Kanonistik auf die europäische Rechtskultur, Cologne, Böhlau, 2016, p. 243-267.
- Lett Didier, Hommes et femmes au Moyen âge, histoire du genre, XIIe-XVe siècle, Paris, Armand Colin, 2013.
- Mazo Karras Ruth, « The regulation of brothels in later Medieval England », Signs : Journal of Women in Culture and Society, 14, 1989, p. 399-433.
- Sexuality in Medieval Europe. Doing unto others, Oxford, Routledge, 2017 [3e edition].
- Paolella Christopher, Human Trafficking in Medieval Europe, Slavery, Sexual Exploitation, and Prostitution, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2020.
- Rinaldi Rossella, «Meretricio, giustizia, genere (secc. XIII-XV)», dans Didier Lett [dir.], I registri della giustizia penale nell’Italia dei secoli XII-XV, École française de Rome, Rome, 2021, p. 425-462.
- Rossiaud Jacques, Amours Vénales, la prostitution en Occident, XIIème-XVIème siècle, Paris, Aubier, 2010.
- Sexualités au Moyen âge, Paris, Editions Jean-Paul Gisserot, 2012.
- Steinberg Sylvie, Bard Christine, Boehringer Sandra, Houbre Gabrielle et Lett Didier, Une histoire des sexualités, Paris, PUF, 2018.
- Todeschini Giacomo, Au pays des sans-nom, Gens de mauvaise vie, personnes suspectes ou ordinaires du Moyen Âge à l’époque moderne, Paris, Verdier, 2007.
Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :
- Kaamelott Saison 4 Épisode 66 – L’Habitué
- Game of Thrones, Saison 3 Épisode 3
Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :
- Épisode 28 — Charlotte et le corps féminin au Moyen Âge
- Épisode 56 — Clémentine et la sexualité féminine dans les fabliaux
- Épisode 68 — Chloé et l’injure au Moyen Âge
- Hors-série 40 – Le pouvoir féminin urbain au Moyen Âge (au Musée de l’Hospice Comtesse)
- Cliché #7 — Le droit de cuissage au Moyen Âge
- Cliché #10 — Le travail des femmes au Moyen Âge
- La rubrique des épisodes consacrés à l’Histoire des femmes
Merci à Alizée Rodriguez pour la rédaction de l’article qui accompagne cet épisode !