Épisode 49 – Annabelle et la correspondance au XVIIIème siècle (Passion Modernistes)
Comment s’écrivait-on des lettres et tenait-on correspondance au XVIIIème siècle ?
Suite à l’épisode précédent sur les collectionneuses, nous restons au XVIIIème siècle, mais nous voyageons vers d’autres espaces géographiques. Mon invitée Annabelle Lafuente, récente docteure en histoire moderne, vous raconte dans l’épisode 49 de Passion Modernistes ses recherches sur les correspondances transatlantiques entre le Pays Basque et les colonies françaises d’Amérique au cours des conflits du XVIIIe siècle. Elle a soutenu sa thèse à l’université de Pau et des pays de l’Adour, sous la direction de Philippe Charrerer et Céline Mounol.
Annabelle Lafuente est suite à sa thèse (et au moment de l’enregistrement de cet épisode) ingénieure de recherche pour le projet BasqEgo (www.basqego.hypotheses.org), dans la continuité de ses recherches, et depuis peu déléguée de la région Aquitaine à la Société française d’histoire maritime.

La correspondance au XVIIIème siècle
Comme le dit Annabelle Lafuente, au XVIIIème siècle « on écrit comme on peut« . C’est un siècle où l’écrit du quotidien et la correspondance se diffusent et se développent, on le qualifie de siècle de l’intime. On le constate avec le développement de livres et de manuels traités d’écriture, dont les formulations conseillées se retrouvent de plus en plus dans les lettres de l’époque. Les adresses sur les enveloppes ont plus de détail à la fin du XVIIIème siècle. Même si l’alphabétisation croît à cette époque, les lettres peuvent être écrites à l’aide d’un lettré de la famille ou d’un scribe, voir même du curé du village.
Il existait déjà un système postal au XVIIIème siècle (cf les recherches de Eugène Vallé), mais Annabelle Lafuente vous raconte que dans la réalité, on remarque que les lettres peuvent circuler aussi de mains en mains. Dans le contexte des relations transatlantiques, la correspondance peut circuler par des capitaines de navires, avec des lettres déposées dans des coffres ou des sacs entreposés dans le port avant le départ d’un bateau. Certains coffres peuvent convenir de trois à 200 lettres selon les navires, d’après les fonds retrouvés dans les archives.
Pour l’envoi d’une lettre du pays basque jusqu’en Amérique dans les colonies françaises comme Louisbourg, le temps d’acheminement peut dépendre de la date de départ du navire et de la traversée elle même (et des potentiels obstacles). L’envoi peut prendre entre un mois et demi et trois ou quarts mois, et la réponse peut prendre presque six mois, il ne fallait donc pas être trop pressé dans le cadre d’une correspondance.
Les recherches de l’invitée
Les lettres analysées par Annabelle Lafuente proviennent notamment des colonies françaises d’Amérique (Antilles, Nouvelle-France) et du Pays basque, et constituent une fenêtre sur les échanges quotidiens au sein de la société transatlantique. Au XVIIIème siècle nous sommes notamment à l’époque de la guerre de Sept Ans, donc de conflit entre la France et l’Angleterre (entre autres).

Dès la guerre de Succession d’Autriche, certains navires marchands français sont interceptés entre la métropole et les colonies par la Royal Navy et les corsaires britanniques. En plus des biens confisqués, ces navires contenaient de nombreuses lettres, aujourd’hui conservées aux Archives de l’Amirauté des Archives Nationales anglaises à Londres. Utilisées comme preuves dans les procès de capture devant la Haute-Cour de l’Amirauté, ces correspondances constituent une source unique pour comprendre les échanges de l’époque.
Ce travail de recherche repose sur un corpus de plus de 1000 lettres transcrites, initialement destinées à des proches ou des partenaires commerciaux. Envoyées depuis la métropole vers les colonies ou en sens inverse, elles témoignent de l’importance des échanges commerciaux transatlantiques tout en révélant les effets des conflits sur la vie quotidienne des individus.
Si le contenu de la correspondance transatlantique du XVIIIe siècle reste majoritairement centré sur le commerce et les affaires, il offre aussi un regard sur les événements perturbant la société de l’époque, mais aussi sur les affaires familiales et l’intime. Les personnes qui écrivent des lettres dans le corpus de mon invitée sont en majorité des négociants (et leurs familles), mais aussi des capitaines, armateurs, marins et pêcheurs, des soldats ou des artisants. Les femmes sont largement représentées dans ces correspondaces car elles écrivent à leurs maris ou membres de la famille partis en Amérique, et la présence des femmes. Les lettres sont majoritairement écrites en françaisn surtout pour les relations de commerce, une partie en basque, notamment pour les lettres intimes, et une autre partie en espagnol.
Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
Sources consultables en ligne:
- Collection basque en cours sur l’entrepot de données Anpersana: https://anpersana.
iker.univ-pau.fr/ [Pour le moment, seulement le fonds du navire Le Dauphin] - Numérisation du Prize papers project en cours également: https://portal.
prizepapers.de/index/
Carnet de recherche/ programme BasqEgo:
- Instagram: @BasqEgo
- Carnet de recherche hypothèses: https://basqego.hypotheses.
org/ - Prize papers project: https://www.
prizepapers.de/
Publications de l’invitée :
- Lafuente, Annabelle “Les lettres du Dauphin : instigatrices de nouveaux projets” dans Jean-Philippe Talec et Charles Videgain (eds.), Mémoires, lettres et papiers du Dauphin : Bayonne, Louisbourg, Londres – 1757, La Crèche, La Geste, 2023
- Lafuente, Annabelle, “Entre Bayonne et les Amériques : la mobilité basque à travers les correspondances du xviiie siècle” nº 44, Diasporas, automne 2025.
- Lafuente, Annabelle, “L’intimité à travers l’Océan : les correspondances transatlantiques basques au XVIIIe siècle”, Projet CORBAN, 2026.
- Lafuente, Annabelle, “La guerre à différentes échelles: perceptions et récits dans les lettres de la société transatlantique du XVIIIe siècle”, Paris, Nouveau Monde éditions, Le Temps des médias, 2027
- Thèse: Lafuente, Annabelle, Les correspondances entre le sud de l’Aquitaine et les Amériques au XVIIIe siècle d’après les saisies anglaises, thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Philippe Chareyre et Céline Mounole, Université de Pau et des Pays de l’Adour, 2025.
- Exposition: Chareyre, Philippe, Lafuente, Annabelle et Mounole, Céline, Lettres de la mer : entre Pays Basque et le Nouveau Monde au XVIIIe siècle, exposition, CIAP Les Récollets, Ciboure, 1er octobre – 2 novembre 2024.

- Brun, Josette, « Les Femmes d’affaires En Nouvelle-France Au 18e Siècle : Le Cas de l’Île Royale », Acadiensis, 27, nᵒ 1, 1997, 44‑66.
- Cabantous, Alain, « Les gens de mer et les autres: vision d’un monde (XVIIe—XIXe siècles) », Ethnologies, 12, 2, 1990, 39–51.
- Cauna, Jacques de, L’Eldorado des Aquitains: Gascons, Basques et Béarnais aux îles d’Amérique, XVIIe-XVIIIe siècles, Biarritz, Atlantica, 1998.
- Dziembowski, Edmond, « La guerre de Sept Ans », Commentaire, Numéro 155, nᵒ 3, 2016, 678‑84.
- Pontet, Josette, Histoire de Bayonne, Privat, Univers de la France, 1991.
- Schnakenbourg, Éric, Le monde atlantique: un espace en mouvement, XVe-XVIIIe siècle, Mnémosya, Malakoff, Armand Colin, 2021.
- Chartier, Roger, éd. Pratiques de la lecture, Nouv. éd. Petite bibliothèque Payot, N. P. 167. Paris, Payot & Rivages, 2003.
- Chaudon, Louis Mayeul, Nouveau manuel épistolaire, Caen, Chez G. Le Roy, 1787. http://archive.org/details/
nouveaumanuel02chau. - Cousseau, Vincent, «Introduction : Les correspondances des Antilles au XVIIIe siècle, entre affaires familiales et affaires économiques», Tierce : Carnets de recherches interdisciplinaires en Histoire, Histoire de l’Art et Musicologie, Dossier, 2022-6, Numéros parus, mis à jour le : 20/11/2023, https://tierce.edel.univ-
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- Grimarest, Jean-Léonor Le Gallois, Traité sur la manière d’ecrire des lettres et sur le ceremonial : avec un discours sur ce qu’on appelle usage dans la langue françoise, 1709.
- Poussou, Jean-Pierre, « Recherches sur l’alphabétisation de l’Aquitaine au 18ème siècle », Furet & Ozon (éds) 1977, 294-351.
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- Simonet-Tenant, Françoise ,« Aperçu historique de l’écriture épistolaire : du social à l’intime », Le français aujourd’hui 147, nᵒ 4, 2004, 35‑42.
- Vallé, Eugène, Histoire générale des postes françaises, Presse universitaire de France, Paris, 1953.
Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :
- Les Boréades – Entrée · Jordi Savall · Le Concert des Nations · Jean-Philippe Rameau
- Les liaisons dangereuses – La Marquise de Merteuil – lettre 2
- Boris Vian – Le déserteur
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Merci Clément Nouguier pour le générique !