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Vies de Médiévaux #2 – Conon de Béthune

Écoutez le deuxième épisode du format Vies de Médiévaux.Dans Passion Médiévistes nous aimons bien vous montrer le Moyen Âge autrement, loin des clichés et des images d’épinal. Avec les jeunes chercheurs en histoire du blog Actuel Moyen Âge, que nous avons reçu dans le troisième hors série du podcast, nous vous proposons un nouveau format, Vie de Médiévaux.

Dans chaque épisode découvrez en quelques minutes un homme ou une femme médiévale qui mériterait d’être plus connu. Pour ce deuxième épisode, Simon Hastenteufel vous parle de Conon de Béthune, un chevalier diplomate et chansonnier de la fin du XIIème siècle.

Conon de Béthune est un personnage passionnant pour son histoire personnelle, riche en péripéties, digne d’un roman d’aventure, mais aussi parce qu’il serait un bon représentant d’un phénomène politique et social du milieu du Moyen Âge.

Sceau Conon de Béthune
Sceau Conon de Béthune

Ce phénomène c’est la diaspora aristocratique. À partir du Xe siècle et jusqu’au XIVe siècle, on assiste à un mouvement d’expansion de l’Occident chrétien, notamment à travers les croisades. L’aristocratie guerrière d’Europe est amenée à conquérir des terres aux marges de l’Occident chrétien, à y fonder des principautés, royaumes ou empires nouveaux et à y installer des dynasties au milieu des populations locales. C’est un mouvement complexe, à la fois démographique, économique politique et culturel qui se manifeste notamment par les croisades, vers la Syrie-Palestine, mais aussi al-Andalus (l’Espagne actuelle), ou encore la Grèce.

Conon de Béthune fut l’un des acteurs de cette diaspora. Au départ, il est chevalier du comté de Flandres, dans le royaume de France. Cadet de la famille, Conon est né vers le milieu du XIIe siècle et part en Orient, pour la 3e croisade en 1189 : c’est la croisade des rois, qui mobilise Philippe Auguste de France, Richard Cœur de Lion d’Angleterre et Frédéric Ier « Barberousse », empereur germanique. L’objectif de cette 3ème croisade est la reconquête de Jérusalem, prise par Saladin en 1187.

Au moment de son départ, Conon compose par ailleurs des chansons – car depuis sa jeunesse il est connu et réputé pour chanter avec talent les sentiments du chevalier amoureux. Avec la croisade, le thème de la chanson est tout trouvé : le déchirement du chevalier qui prend la croix et quitte son pays pour se rendre en Orient. Dans « Ahi ! Amors, come dure departie », il évoque la difficulté du départ « en Syrie », mais aussi la noblesse de cette mission pour l’amour de Dieu et pour la conquête du « Paradis et de l’honneur ». À l’amour de la dame se substitue ainsi l’amour de Dieu. Toutefois, une autre de ses chansons, « Bien me deüsse targier », prend une tournure politique puisqu’à la fin il critique les « hauts barons » qui ne se soucient pas de leurs hommes en des termes assez explicites : « Maudit soient les barons qui sont comme les oiseaux qui souillent leur propre nid ». C’est le rappel que la croisade est une entreprise collective où les chefs doivent sans cesse négocier avec leurs vassaux.

Paris, BnF - Bibliothèque de l’Arsenal, MS 5090 (XVe siècle), fol. 205r. Comment la cité de Constantinople fut prise d'assault
Paris, BnF – Bibliothèque de l’Arsenal, MS 5090 (XVe siècle), fol. 205r. Comment la cité de Constantinople fut prise d’assault

Néanmoins, Conon ne reste pas en Orient et retourne en Flandres… avant de reprendre la croix dès 1200, alors qu’il a certainement la bonne cinquantaine ! Il rejoint ainsi les troupes de la 4e croisade. C’est une expédition qui ne se déroule pas comme prévu. Elle est au départ à destination de l’Égypte mais se voit détournée vers Constantinople (actuelle Istanbul), la capitale de l’empire byzantin. Le 13 avril 1204, c’est un véritable choc : les croisés, au lieu de mener la guerre contre les musulmans, s’emparent de la ville de Constantinople – une ville chrétienne et sainte – où ils s’implantent. L’aristocratie impériale byzantine s’enfuit à Nicée, de l’autre côté du Bosphore, ou bien vers la Grèce, tandis que les Latins installent un des leurs sur le trône : Baudouin, comte de Flandres et de Hainaut qui devient l’empereur latin Baudouin Ier de Constantinople.

Dans toute cette histoire, le rôle de Conon de Béthune a été central. Dans les premières années d’existence de l’empire latin, il se voit confier plusieurs fois l’honneur de tenir Constantinople, la reine des Cités, pendant l’absence de l’empereur Baudouin, aux côtés des principaux chefs de la croisade, comme le comte Louis de Blois. Il garde notamment le palais impérial des Blachernes : un complexe d’une grande beauté architecturale qui se trouve directement derrière les épaisses murailles, au nord de la ville. Son rôle est mis en lumière par le chroniqueur Geoffroy de Villehardouin, dans sa chronique La conquête de Constantinople. Geoffroy a été lui-même un participant de la 4e croisade, maréchal dans le nouvel empire latin et sans doute un proche de Conon. Les deux hommes semblent partager l’ambition de créer un nouvel État sur les ruines de l’empire byzantin, si bien que Geoffroy présente toujours Conon sous un jour très positif.

Il faut dire que Conon, malgré son grand âge, s’est illustré comme un combattant infatigable. À travers la chronique de Villehardouin, on le retrouve sur de nombreux champs de bataille. À l’été 1206, il chevauche au secours de son compagnon Renier de Trith, attaqué par les Bulgares à Stenimaka, sur la frontière occidentale ; de même, en mai 1207, il traverse la mer de Marmara pour aller sur la rive asiatique où il se porte à la défense de la cité de Cyzique, assiégée par les Byzantins qui tentent alors de reconquérir leurs terres.

Oxford-Bodleian Library. MS. Laud. Misc. 587 fol. 1r-Attaque des croisés contre Constantinople
Oxford-Bodleian Library. MS. Laud. Misc. 587 fol. 1r-Attaque des croisés contre Constantinople

Par la suite, il retourne sur la rive européenne où il participe à une campagne de grande ampleur en 1208-1209. Elle est menée par Henri de Flandres, le nouvel empereur latin qui a succédé à son frère Baudouin Ier, mort en captivité aux mains des Bulgares. Henri doit alors faire face à un nouvel adversaire : la faction lombarde de la croisade. Celle-ci, installée dans la ville de Thessalonique, cherche à devenir complètement indépendante d’Henri et de l’empire latin de Constantinople pour fonder son propre État en Grèce, avec à sa tête un roi. La campagne d’Henri nous est racontée par un autre chroniqueur, Henri de Valenciennes, sans doute un clerc très proche d’Henri de Flandres qui ne se prive pas pour le glorifier  Ce conflit avec les Lombards conduit Conon à travers la Macédoine ainsi que la Thessalie, jusqu’au Péloponnèse, afin de récupérer les territoires qui risquent de passer sous influence lombarde.

Pendant cette expédition Conon montre ses grandes qualités diplomatiques. Il faut dire qu’il était réputé pour son éloquence : Villehardouin le présente comme un chevalier bon, sage et « bien parlanz », tandis qu’Henri de Valenciennes dit de lui que « défendre sa partie » lors d’une discussion était « son métier ». À plusieurs reprises, Conon est ainsi chargé des négociations avec les Lombards.

Au fil de cette carrière en Grèce, Conon a connu une véritable ascension. Après la mort de l’empereur latin Henri de Flandres en 1216, il est choisi comme baile de l’empire, avec le titre byzantin de « sébastocrator » qui était l’un des plus élevés de la hiérarchie, traditionnellement réservé aux membres de la famille impériale. De même, dans un document diplomatique parvenu jusqu’à nous, « le traité de Sapienza », qui concerne le partage de la Grèce entre Venise et les Francs, on trouve parmi les témoins, un certain « Cane de Bononia » : il s’agit peut-être de notre Conon, mais qui aurait remplacé son nom « de Béthune », par celui de « Bononia ». Ce nom pourrait faire référence au lieu-dit « Bonoditsa », en Grèce, non loin des Thermopyles, où l’on peut voir encore aujourd’hui s’élever les ruines d’un château franc. Conon aurait ainsi remplacé son nom occidental par une référence à l’Orient.

Bibliographie

  • Jean Longnon, Les Compagnons de Villehardouin : recherches sur les croisés de la Quatrième croisade, Genève-Paris, 1978.
  • Florence Sampsonis, « L’empire latin de Constantinople, l’ombre d’un empire », dans Sylvain Gouguenheim (dir.), Les empires médiévaux, Paris, Perrin, 2019.
  • Robert Lee Wolff, A History of the Crusades. 2, The Later Crusades, 1189-1131, éd. Kenneth M. Setton, Robert Lee Wolff et alii, Philadelphia, University of Pennsylvania, 1962.

Le générique a été réalisé  par Clément Nouguier (du podcast Au Sommaire Ce Soir).