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Épisode 47 – Geoffrey et la cartographie au XVIIème siècle (Passion Modernistes)

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Épisode 47 - Geoffrey et la cartographie au XVIIème siècle (Passion Modernistes)
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Comment étaient faites les cartes au XVIIème siècle ? Découvrez le monde de la cartographie !

Après avoir voyagé au Siam ou avec Antoine Galland dans de précédents épisodes, nous nous intéressons dans cet épisode à la cartographie au XVIIème siècle avec mon invité Geoffrey Phelippot. Docteur en Histoire, option Histoire des sciences (EHESS / CAK), sa thèse s’intitulait « La Sphère royale : l’entreprise cartographique de Nicolas de Fer à Paris (v.1640-1720) » sous la direction d’Antonella Romano (EHESS-CAK).

L'Amérique méridionale et septentrionale dressée... sur les observations... de l'académie royale des sciences, par Nicolas de Fer, 1705. Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-11617
L’Amérique méridionale et septentrionale dressée… sur les observations… de l’académie royale des sciences, par Nicolas de Fer, 1705. Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-11617

À travers la perspective d’analyse d’une seule boutique, la Sphère royale, l’atelier et la boutique de Nicolas de Fer, Geoffrey Phelippot veut comprendre comment matériellement et intellectuellement on produit des cartes à la charnière des XVIIème et XVIIème siècle à Paris. Derrière la figure du géographe ou du cartographe, souvent valorisé par l’historiographie, il existe un véritable processus collectif de production de cartes.

Dans l’épisode, mon invité vous explique qu’on a souvent vu la production de cartes dans une perspective savante (l’évolution des connaissances, la qualité scientifique de telle ou telle carte) alors qu’il s’agit aussi et surtout d’une activité commerciale. Vivre de la carte au XVIIème et XVIIIème siècle, c’est aussi vendre ses cartes.

La cartographie au XVIIème siècle

Mon invité Geoffrey Phelippot travaille sur XVIIème siècle et le début du XVIIIème siècle en France et spécifiquement sous le règne de Louis XIV. Période charnière dans l’histoire de la cartographie, le XVIIIème siècle se situe entre la séquence des Grandes Découvertes, le passage de 3 à 4 continents et son enregistrement sur les cartes au 16e siècle, et la séquence du XVIIIème siècle, souvent associé à la naissance de la géographie scientifique ou savante, avec la famille Cassini et première carte de France.

Le terme de cartographe n’existe pas à cette période, il apparaît seulement au XIX siècle. Le titre de l’ouvrage de l’historien Nicolas Verdier, La carte avant les cartographes, montre bien la difficulté à saisir ces termes, puisque l’objet cartographique, la carte, préexiste au terme même de cartographe qui lui est postérieur. Ceux qui font des cartes sous le règne de Louis XIV ne s’appellent pas cartographe, mais plutôt géographe. Géographe est souvent associé à une autorité politique : géographe du roi par exemple, qu en fait terme le plus répandu à l’époque. On a aussi le terme de géographe du Dauphin, titre qu’obtient Nicolas de Fer.

Sous le règne de Louis XIV, le géographe est souvent celui qui fabrique des cartes, mais pas seulement, il peut aussi produire une géographie textuelle, en rédigeant des ouvrages sur la géographie ou des traités par exemple. Il y a donc un décalage entre le terme de géographe sous le règne de Louis XIV et le terme de géographe de nos jours. Pour synthétiser, Geoffrey Phelippot préfère plutôt le terme de cartographe pour désigner celui qui fait des cartes à l’époque moderne, en gardant le terme de géographe plutôt pour désigner un titre spécifique.

Dans l’épisode nous abordons aussi les sujets suivants : les usages des cartes, leur fabrication, leur commerce et leurs acheteurs…

Les différents types de cartes

Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE A-1833 (RES)
Mappemonde en deux hémisphères, avec des textes de Pierre Duval, 1660. Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE A-1833 (RES).

Dans cet épisode, Geoffrey Phelippot vous explique qu’il existe plusieurs types de cartes au XVIIème siècle selon divers paramètres, comme le mode d’écriture et le mode de représentation. On peut citer par exemple :

  • Cartes manuscrites sur parchemin existe toujours
  • Cartes manuscrites sur papier
  • Cartes imprimées : les plus répandue à cette période

La cartes sont caractérisées par leurs échelles :

  • à grande échelle : carte des continents et du monde
  • Moyenne échelle : carte des États et des régions
  • Petite échelle : plans de villes par exemple

Plusieurs types d’objets cartographiques

Le cartographe Nicolas De Fer, « voyageur immobile »

Pierre Dupin Nicolas de Fer Geographe de Sa Majesté Catholique et de Monseigneur le Dauphin Mort en 1720 (v. 1746). Source : Royal Danish Library, KBK 2-2.
Pierre Dupin Nicolas de Fer Geographe de Sa Majesté Catholique et de Monseigneur le Dauphin Mort en 1720 (v. 1746). Source : Royal Danish Library, KBK 2-2.

Issu d’une famille de marchands d’estampes, Nicolas de Fer (v.1646-1720) est le fils d’Antoine de Fer et de Geneviève Hourlier. Il découvre naturellement son métier au sein de sa famille, où il s’entraîne à la gravure, s’initie à l’édition de cartes, et à la fabrication de cartes. A la mort de son père, il travaille dans un premier temps avec sa mère dans l’atelier, dans une vraie collaboration mère/fils. Puis finit par le reprendre entièrement en 1687 pour le transformer en une ambitieuse entreprise cartographique, « la Sphère royale ».

Véritable entrepreneur de cartes, il s’occupe de la gestion de la dimension commerciale et de la production. Geoffrey Phelippot explique qu’il possède un imprimeur, mais que Nicolas de Fer est lui-même géographe, éditeur et parfois graveur. On estime qu’il emploie une vingtaine de graveurs dans toute sa période d’activité.

D’ailleurs les graveurs sont au cœur de la thèse de Geoffrey Phelippot. Chaque graveur se distingue par des spécialités propres, cette division du travail est organisée par Nicolas de Fer et plusieurs graveurs pouvaient travailler une même carte et plaque de cuivre :

  • Le graveur de la carte qui signe sculpsit ou fecit (signifie graver) sur la plaque de cuivre ;
  • Le graveur des ornements qui signe invenit et fecit (inventé et gravé) : il prend en charge les iconographies positionnées en marge des cartes ;
  • Le graveur de lettres qui signe scripsit et qui est chargé de graver le texte des cartes, bien souvent les toponymes.

Parmi les cartes produites par Nicolas de Fer, on retrouve de belles cartes richement ornementées et de grands formats dans la filiation des cartes hollandaises telles que Blaeu ou Hondius, de nombreux atlas et un système de livraison pour économiser les frais de production. Il est d’ailleurs le premier à utiliser les observations astronomiques de l’Académie royale des sciences pour une mappemonde en 1694. On compte aussi beaucoup de cartes à visée militaire, dans le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. L’actualité militaire de l’époque est un moteur de la production de cartes. Au cours de sa carrière, il travaille comme « géographe du Dauphin » (fils aîné de Louis XIV), comme « géographe du roi d’Espagne » (Philippe V, fils du Dauphin), et aussi pour son compte, pour une vraie entreprise commerciale.

Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :

Nicolas de Fer, Mappe-Monde ou Carte Generale de la Terre divisée en deux hemispheres suivant la projection la plus commune (Paris, chez l’auteur, 1694). Source : BnF, département des Cartes et plans, GE DD-2987 (92 B).
Nicolas de Fer, Mappe-Monde ou Carte Generale de la Terre divisée en deux hemispheres suivant la projection la plus commune (Paris, chez l’auteur, 1694). Source : BnF, département des Cartes et plans, GE DD-2987 (92 B).

D’abord les écrits de l’invité de l’épisode :

  • Geoffrey Phelippot, « Playing and Learning World Geography in the 17th century » [à paraître]
  • Geoffrey Phelippot, « Monseigneur, dédicataire de cartes et d’atlas », dans Le Grand Dauphin (1661-1711), fils de roi, père de roi et jamais roi (Versailles, 14 octobre 2025 au 15 février 2026), cat. sous la dir. de Lionel Arsac [à paraître]
  • Geoffrey Phelippot, « Sur les observations de l’Académie royale des sciences. Cartographie et art visuel dans la Mappemonde de Nicolas de Fer », Bulletin du Comité Français de Cartographie, Cartes & Géomatique, n° 259, 2025 [à paraître]
  • Geoffrey Phelippot, La Sphère royale : l’entreprise cartographique de Nicolas de Fer à Paris (v. 1640-1720), Thèse de doctorat en histoire, option histoire des sciences, sous la direction d’Antonella Romano, Paris, EHESS, 2024 [en ligne].
  • Geoffrey Phelippot, « Nicolas Guérard, le bricoleur d’ornements de la Sphère royale (XVIIe-XVIIIe siècle) », Bulletin du Comité Français de Cartographie, Cartes & Géomatique, n° 256, 2024, p. 63-79.
  • Oury Goldman et Geoffrey Phelippot, La Guerre des savoirs. Faire la science en situation de conflit en Europe et dans ses colonies (xviexixe siècles), Paris, Presses des Mines, collection Histoire, sciences et sociétés, 2023 [en ligne].
  • Geoffrey Phelippot, « Les Forces de l’Europe de Nicolas de Fer : fabriquer, vendre et diffuser un atlas urbain à la fin du XVIIe siècle en France », dans Ézéchiel Jean-Courret, Sandrine Lavaud et Sylvain Schoonbaert (dir.), Mettre la ville en atlas, des productions humanistes aux humanités digitales, Pessac, Ausonius éditions, collection PrimaLun@ 13, 2021, 81-102 [en ligne].Geoffrey Phelippot, « Produire, éditer et vendre ses cartes : le cas des imprimés de Pierre Duval à Paris au XVIIe siècle », Le Verger, n° sur « Le monde de l’imprimé, 1470-1680 », vol. XXI, 2021 [en ligne].
Nicolas de Fer, L’Asie (Paris, chez l’auteur, 1696). Source : BnF, département des Cartes et plans, GE C-8011.
Nicolas de Fer, L’Asie (Paris, chez l’auteur, 1696). Source : BnF, département des Cartes et plans, GE C-8011.

Puis une bibliographie sur la cartographie :

  • Jean-Marc Besse (ed.), Forme du savoir, forme de pouvoir : Les atlas géographiques à l’époque moderne et contemporaine, Rome, Publications de l’École française de Rome, 2022.
  • Nelson-Martin Dawson, L’Atelier Delisle. L’Amérique du Nord sur la table à dessin, Sillery, Septentrion, 2000.
  • Matthew H. Edney et Mary Sponberg Pedley (eds.), The History of Cartography, Volume 4: Cartography in the European Enlightenment, Chicago, University of Chicago Press, 2020.
  • Marianne Grivel, Le commerce de l’estampe à Paris au XVIIe siècle, Genève, Droz, 1986.
  • Lucile Haguet et Catherine Hofmann (dir.), Une carrière de géographe au siècle des Lumières : Jean-Baptiste d’Anville, Oxford, Voltaire Foundation, 2018.
  • Catherine Hofmann, « Publishing and the Map Trade in France, 1470-1670 », dans David Woodward (ed.), History of Cartography, Volume 3: Cartography in the European Renaissance, Chicago, University of Chicago Press, 2007, p. 1569-1588.
  • Christian Jacob, L’empire des cartes : approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Paris, Albin Michel, 1992.
  • Isabelle Laboulais (ed.), Combler les blancs de la carte : Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVIIe-XXe siècle), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2004.
  • Jean Leveugle, avec Emmanuelle Vagnon, Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée, BnF Éditions/Futuropolis, Paris, 2024.
  • Mireille Pastoureau, Les Sanson : cent ans de cartographie française (1630-1730), Thèse de 3ème cycle, Paris, Université Paris-IV, 1982.
  • Monique Pelletier, Les cartes des Cassini. La science au service de l’État et des régions, Paris, Éditions du CTHS, 2002.
  • Christine Marie Petto, When France was King of Cartography: The Patronage and Production of Maps in Early Modern France, Lanham/Plymouth, Lexington Books, 2007.
  • Mary Sponberg Pedley, The Commerce of Cartography: Making and Marketing Maps in Eighteenth-Century France and England, Chicago, University of Chicago Press, 2005.
  • Nicolas Verdier, La carte avant les cartographes. L’avènement du régime cartographique en France au XVIIIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.

Dans cet épisode vous avez pu entendre les extraits des œuvres suivantes :

Si cet épisode vous a intéressé vous pouvez aussi écouter :

Un épisode monté par Baptiste Mossiere !