Les hors-sériesPassion Médiévistes

Hors-série 9 – Tolkien et Moyen Âge (avec Vincent Ferré)

Quels sont les liens entre l’oeuvre de Tolkien et le Moyen Âge ?

Exposition Tolkien à la BNF
Exposition Tolkien à la BNF

Chez J.R.R.Tolkien, John Ronald Reuel Tolkien, on pense souvent pour les influences historiques aux deux guerres mondiales. L’auteur notamment  du Seigneur des Anneaux reconnaîtra lui même que les marécages à côté du Mordor doivent beaucoup à ses souvenirs sur le front lors de la Première Guerre Mondiale. Mais il y a une autre époque qui se ressent dans toute l’œuvre Tolkien, le Moyen Âge.

Jusqu’au 16 février 2020, la BnF propose à Paris une exposition très riche consacrée à l’œuvre de J.R.R. Tolkien. Explorez les mondes créés par le brillant professeur d’Oxford, des Hobbits au Mordor, en passant par le monde des Hommes et celui des Elfes. Les quelque 300 pièces exposées mettent en lumière à la fois l’homme et son œuvre, avec notamment pour la première fois en France de nombreux manuscrits et dessins originaux de Tolkien sont présentés. Parallèlement, une sélection de pièces d’exception issues pour la plupart des collections de la BnF fournit un contexte pour cette création artistique et littéraire.

Un rapport singulier au Moyen Âge
Vincent Ferré
Vincent Ferré

Dans cet épisode Vincent Ferré, professeur en littératures comparées et directeur du laboratoire LIS de l’Université Paris-Est Créteil, explique les liens entre les travaux du Tolkien médiéviste, professeur à Oxford, et les œuvres de fiction en prose de l’écrivain qui est un exemple parfait de médiévalisme, c’est-à-dire présence, réception et réécriture du Moyen Âge.

En effet, Tolkien est un exemple parfait de ces écrivains qui associent un savoir érudit sur le Moyen Âge et une recréation dans leur fiction d’aspects qui évoquent cette période, pour Vincent Ferré « on peut presque parler de récit néomédiéval« .

Tolkien, éditeur de manuscrits

JRR Tolkien était un spécialiste internationalement reconnu des littératures médiévales anglaises et européennes. En 1925 Tolkien publie une édition d’un texte du XIVème siècle, Sire Gauvain et le chevalier vert, qui lui assurera d’ailleurs sa réputation scientifique. Il connaissait donc très bien la légende arthurienne et ce qu’on a appelé “la matière de Bretagne”.

Tolkien a proposé des conférences qui ont été des révolutions dans la perception qu’on avait de la littérature médiévale, comme celle sur  sur Beowulf à la British Academy en 1936. Il a d’ailleurs proposé une traduction qui a été publié en 2014.

Philologue et médiéviste

Tolkien était un philologue, qui étudiait les langues directement dans les manuscrits et proposait éditions, comme pour Sire Gauvain et le chevalier vert. Vincent Ferré explique le rapport singulier de Tolkien au Moyen Âge, car il en a une connaissance directe, même si c’est un Moyen Âge un peu mythique. Mais l’époque médiévale a tellement de facettes qu’il est difficile de le résumer, comme le disait déjà Le Goff.

Vincent Ferré au micro de Passion Médiévistes
Vincent Ferré au micro de Passion Médiévistes
Si vous avez envie de lire Tolkien dans le texte voici une bibliographie sélective de Tolkien :
  • Beowulf : Les Monstres et les Critiques (1936)
  • Le Hobbit (1937)
  • Le Seigneur des Anneaux (1954-1955)
  • Sir Gawain and the Green Knight, Pearl and Sir Orfeo (1975)
  • Le Silmarillion (1977)
  • Lettres (2005)
  • La Légende de Sigurd et Gudrún (2009)
Et notre invité Vincent Ferré a écrit plusieurs ouvrages sur Tolkien :
  • Tolkien : sur les rivages de la terre du milieu, Paris, Pocket, (1er éd. 2001, Christian Bourgois)
  • Tolkien, Trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, (dir.)
  • Dictionnaire Tolkien, Paris, CNRS Éditions, coll. « CNRS Dictionnaires », (dir.)
Dans ce hors-série vous entendez les extraits sonores suivants :

Et pour en savoir plus sur l’univers de Tolkien je vous conseille d’aller visiter le site de l’association Tolkiendil, ou d’aller écouter des séances d’un séminaire sur Tolkien qui avait eu lieu à l’ENS il y a quelques années.

Transcription du hors-série 9 (cliquez pour dérouler)

Fanny : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans ce nouvel hors-série du podcast Passion Médiévistes. Chez Tolkien, on pense souvent, pour les influences historiques, aux deux guerres mondiales. L’auteur, notamment du Seigneur des anneaux, reconnaîtra lui-même que les marais des morts à côté du Mordor, doivent beaucoup à ses souvenirs sur le front de la Première Guerre mondiale. Mais il y a une autre époque qui se ressent dans toute l’œuvre de Tolkien : le Moyen Âge ! Et aujourd’hui avec moi, j’ai peut-être un des plus grands spécialistes français de Tolkien, je veux bien sûr parler de Vincent Ferré. Bonjour Vincent !

Vincent : Bonjour Fanny.

Fanny : Tu es donc professeur en littérature comparée, donc à l’université Paris Est-Créteil et directeur du laboratoire L.I.S. (Lettres, Idées et Savoirs) à l’université, et tu es commissaire de l’exposition en ce moment à la BNF « Tolkien, voyage en Terre du Milieu » qui se tient jusqu’au 16 février à Paris. C’est une exposition que j’ai eu la chance de voir deux fois, j’y suis retournée une deuxième fois ! Il y a plus de trois cents pièces exposées sur plus de mille mètres carrés, je conseille vraiment aux personnes qui veulent la voir de prendre au moins deux heures. Pour moi, c’est vraiment deux heures minimum. Est-ce que tu peux nous parler un peu de cette exposition, Vincent ?

Vincent : Donc « Tolkien, voyage en Terre du Milieu », c’est une exposition qui présente près de trois cents pièces liées à Tolkien, c’est-à-dire de sa main : des manuscrits, des cartes, des aquarelles, des dessins, des notes, des documents personnels, des photographies et une centaine de pièces de contextualisation pour permettre aux visiteurs français, francophones, continentaux — parce qu’on a pensé aussi à nos amis espagnols, italiens et allemands en faisant cette exposition — pour leur permettre d’entrer dans un imaginaire qui n’est pas le nôtre et, qui doit largement à un Moyen Âge qui n’est pas le Moyen Âge auquel on pense spontanément. Donc les pièces de contextualisation permettent de visualiser le monde imaginaire de Tolkien ou les mondes imaginaires de Tolkien tout au long de leur création en proposant aux visiteurs des artefacts qui sont des supports à l’imaginaire. Donc il y a des cartes qui permettent de comprendre pourquoi celles de Tolkien ont cet aspect-là, mais il y a aussi des objets qui viennent du Musée de l’Armée, de la bibliothèque Sainte-Geneviève qui sont des ouvertures vers un passé médiéval européen.

Et c’est la première chose que l’on peut dire, c’est que lorsqu’on lit les textes de Tolkien, je pense évidemment au Seigneur des anneaux, au Hobbit, au Fermier Gilles de Ham, on mobilise des images pour visualiser les scènes. Je pense à des scènes où, à la fin de l’histoire, le roi Elessar rend la justice, ou bien au moment où les hobbits — après la destruction de l’Anneau — je n’en dis pas plus pour pas divulgâcher mais bon, au moment de la destruction de l’Anneau sont acclamés par une armée, et un seigneur les accueille avec des étendards et une mise en scène qui évoquent, chez les lecteurs, des images qu’on va puiser dans une forme d’encyclopédie, ou de répertoire d’images qui, pour les lecteurs français, doit beaucoup au Moyen Âge arthurien avec des guillemets. Et il est absolument juste de dire que Tolkien doit beaucoup au Moyen Âge, ne serait-ce que parce qu’il était médiéviste.

Et là, on peut parler, et c’est ce que j’ai envie de faire dans le cadre du podcast, du lien entre les travaux du Tolkien, médiéviste, professeur à Oxford, et les œuvres de fiction, en particulier en prose mais également la poésie, de l’écrivain Tolkien, qui est un exemple parfait de ce qu’on peut appeler médiévalisme, c’est-à-dire présence, réception, recréation du Moyen Âge aujourd’hui dans les arts, la littérature, la culture. Si on parle de Harry Potter, si on parle de The Witcher qui sort au cinéma, qui existe en livre, je crois [qu’]il y a aussi un jeu vidéo, si on parle d’Assassin’s Creed par exemple, on est face à des produits culturels qui puisent dans le Moyen Âge tout une série d’archétypes ou de représentations qu’on peut immédiatement identifier. Donc Tolkien est un exemple parfait de ces écrivains qui associent un savoir érudit sur le Moyen Âge et une recréation dans leur fiction d’aspects qui évoquent le Moyen Âge, c’est pour ça qu’on peut parler pratiquement de fiction néo-médiévale.

Alors si on évoque Tolkien, on pense d’abord, et c’est l’image qu’il a dans le grand public, à l’auteur du Hobbit, publié en 1937, une histoire pour ses enfants et publié, devenu rapidement un classique pour la jeunesse, et comme on le sait, l’éditeur a demandé la suite qui a donné Le Seigneur des anneaux. Le Seigneur des anneaux, en 1954-1955, à peine dix ans après la Seconde Guerre mondiale ; effectivement des lectures de type historique ont été proposées du Seigneur des anneaux, et Tolkien a expliqué qu’il n’y avait pas de message caché, pas d’allégorie dans son texte. Si on présente très vite Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, on peut que le hobbit est un petit personnage, Bilbo, qui se trouve embarqué dans une quête, quête d’un trésor, en compagnie de nains et d’un magicien. Le trésor est gardé par un dragon, et là on a tout de suite des éléments qui nous montrent qu’on est dans une sorte de conte qui évoque le Moyen Âge. Voilà pour Bilbo et la suite, Le Seigneur des anneaux, est une sorte de quête inversée puisqu’il s’agit d’aller apporter l’Anneau jusqu’au Mordor où il a été forgé, pour le détruire. Donc la traversée de la Terre du Milieu, c’est un voyage accompli par Frodo et ses compagnons, une sorte de quête du Graal à l’envers. Vous voyez que spontanément, on en vient à faire des références qui puisent dans le Moyen Âge.

Fanny : Oui, parce que Tolkien était vraiment reconnu pour sa connaissance dans la littérature médiévale et de la légende arthurienne.

Vincent : Légende arthurienne mais d’abord, c’est pour tout son travail autour de Beowulf qu’on garde en mémoire les travaux de J. R. R. Tolkien. Donc, on peut rappeler que cet homme, qui est né à la fin du XIXe siècle, en 1892, a été professeur à Leeds en 1920, puis à Oxford à partir de 1925 pendant trente-cinq ans. Là-bas, il a profondément marqué de son empreinte l’enseignement des langues et littératures médiévales, en particulier anglaises, ancien anglais, enfin pardon vieil anglais et moyen anglais. Mais on sait également qu’il a enseigné la philologie germanique, le vieil islandais, le gothique également et plus largement toute l’histoire de l’anglais. Donc, c’est quelqu’un qui était un philologue au sens où, il étudiait les langues à partir des manuscrits et il éditait les manuscrits.

L’édition de Sire Gauvain et le Chevalier vert qu’il a proposé en 1925 avec son ami Gordon, qui d’ailleurs sans doute lui a valu la chaire à Oxford, est le premier des travaux de Tolkien qui ont marqué l’histoire de la critique et de la littérature anglaise. Il a également traduit des textes comme Pearl, qui est un poème du XIVe siècle. Il a travaillé sur des épisodes de Beowulf comme Finn et Hengest par exemple. Il a proposé des conférences qui ont été des révolutions dans la perception qu’on avait de la littérature médiévale, je pense en particulier à sa conférence sur Beowulf, en 1936, et une conférence sur Sire Gauvain et le Chevalier vert en 1953.

Donc Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit sont les deux textes qui manifestent le plus clairement l’ancrage dans une sorte de Moyen Âge idéalisé, comme le dit Tolkien lui-même. Un Moyen Âge qui va prendre des éléments dans une période de mille ans pour en proposer une image un peu stylisée. Si on pense à l’architecture, si on pense aux armes, si on pense aux types de créatures monstrueuses, on est face à une littérature qui résonne très fortement par rapport à des textes médiévaux. Ce qui fait que Tolkien est pleinement un auteur de fantasy, disons-le rapidement ce genre de l’imaginaire qui est voisin de la science-fiction, qui est différent du fantastique — la fantasy n’est pas le médiéval fantastique avec lequel on le confond parfois.

Fanny : On dit parfois que c’est Tolkien qui aurait inventé la fantasy.

Vincent : Alors c’est une erreur que je te remercie de bien vouloir me permettre de corriger : Tolkien n’a pas inventé la fantasy, il n’a pas non plus inventé l’heroic fantasy comme on l’entend parfois. Tolkien a hérité d’un genre, dont, sans doute, William Morris est le père. William Morris, mort à la fin des années 1890, est à la fois le compagnon de route des préraphaélites — donc là on est dans une peinture néo-médiévale au XIXe siècle — un penseur socialiste, un imprimeur, un designer et un écrivain à qui l’on doit non seulement la traduction de sagas nordiques, que Tolkien a lues et qui l’ont marqué, mais également la publication de « romances », c’est-à-dire des sortes de romans d’inspiration médiévale marqués par le merveilleux. Et si je dis Moyen Âge plus merveilleux plus monde imaginaire, on a les trois ingrédients de base de la fantasy, de Harry Potter à Games of Thrones, comme on dit en franglais, en passant par Tolkien et peut-être par Star Wars, mais c’est une polémique que je ne vais pas ouvrir maintenant.

Fanny : Oh là !

Vincent : En tout cas, Tolkien, qui a suivi les traces de William Morris à Oxford, il a été étudiant dans le même collège que Morris, il était baigné de la présence de personnes comme Burne-Jones et William Morris, a, si l’on veut, proposé une fantasy plus cohérente, plus vraisemblable et, on le sait, la marque de fabrique de l’univers tolkienien c’est ce mélange entre l’invention d’une géographie, de langues, d’une histoire… tous ces éléments étant liés.

Fanny : Un univers complet en fait.

Vincent : Un univers qui donne l’impression d’être complet, qui est beaucoup plus complet que la plupart des univers imaginaires, qui par exemple évolue au fil du temps. On sait que Tolkien a inventé une douzaine de langues d’une manière très développée, et en a conçu cinquante, mais il en a inventé précisément…

Fanny : Cinquante ?!

Vincent : C’est-à-dire conçues, c’est-à-dire envisagées, nommées, esquissées et, pour certaines, développées : une cinquantaine tout à fait, dont les deux plus célèbres sont les deux langues elfiques : le Quenya et le Sindarin. Dans le cadre de l’exposition de la BNF, on a présenté ce qu’on appelle l’arbre des langues, qui d’ailleurs est reproduit en grand format dans une salle d’exposition.

Fanny : Et très compréhensible, c’est vraiment très beau.

Vincent : On voit comment les langues chez Tolkien évoluent au fil du temps, de même que le français moderne est l’héritier de l’ancien français et du latin. Et on peut remonter jusqu’à l’indo-européen. Tolkien a inventé tous ces moments de l’histoire des langues. Ce qui me donne l’occasion de rappeler que Le Seigneur des anneaux se passe douze mille ans après la création du monde. Le Silmarillion rapporte la naissance du monde en musique avec les Ainur avec Eru, mais ensuite s’écoule un Premier Âge, un Deuxième Âge avec la création de l’Anneau, et Le Seigneur des anneaux marque la fin du Troisième Âge en 3018-3019. Tolkien a inventé ces milliers d’années qui précèdent le récit le plus célèbre de son univers.

Donc le rapport de Tolkien au Moyen Âge, il est assez singulier, au sens où, contrairement à de nombreux auteurs de fantasy actuels, lui a une connaissance directe du Moyen Âge. Avec ses amis, il a, par exemple, lancé un petit groupe qui s’appelait les Coal-Biters, les mangeurs de charbon. C’était une manière humoristique de désigner ce groupe d’amis qui se réunissait pour lire dans le texte les sagas islandaises. Il avait une connaissance intime de la littérature des langues et de ce que le Moyen Âge a d’énigmatique et de stimulant pour nous. Et il se situe explicitement, parce que là je vois que tu as le volume des lettres de Tolkien que j’ai eu le plaisir de co-traduire il y a une quinzaine d’années déjà, à plusieurs reprises dans ces lettres, Tolkien parle du Seigneur des anneaux comme d’un « romance », donc par opposition au genre du « novel », du roman plus réaliste un peu à la Dickens si on veut. Le Seigneur des anneaux tient à la fois de l’épopée, du conte de fées, dans le sens qu’il donne ce terme, mais aussi du roman médiéval très nettement, mais un Moyen Âge un petit peu mythique.

Et c’est là qu’il faut se méfier d’un effet d’optique, assez souvent les spectateurs des films ou les lecteurs de textes néo-médiévaux ont l’impression que le Moyen Âge, ça existe comme quelque chose de stable, qu’il y a une naissance du Moyen Âge, mais il n’est que de penser au Moyen Âge nordique par opposition au Moyen Âge arthurien, de penser à un Moyen Âge japonais pour voir à quel point, évidemment, la notion est instable. Et je renvoie, dans ce podcast d’historiens, à l’article important et capital de Le Goff sur le long Moyen Âge dans lequel il travaille sur l’intrication entre Renaissance et Moyen Âge. Et il met à mal toute une série de clichés sur le Moyen Âge, même si, encore aujourd’hui, dans les discussions qu’on a en dehors des cercles d’historiens, cette image d’un Moyen Âge unique et monolithique a la vie dure malheureusement.

Fanny : C’est sûr qu’entre le haut et le bas Moyen Âge, ça n’a rien à voir, il y a vraiment deux mondes.

Vincent : Et le Moyen Âge de Tolkien n’est pas notre Moyen Âge arthurien avec la forêt de Brocéliande, qu’on peut visiter maintenant en Bretagne, en pensant à Merlin et en passant près de son tombeau… Ça n’a rien à voir.

[Extrait de Kaamelott]

Vincent : Donc si tu veux, j’aimerais parler aujourd’hui de deux textes qui singularisent Tolkien, son rapport au Moyen Âge. Ces deux textes sont d’une part Beowulf et d’autre part Sire Gauvain et le Chevalier vert.

Fanny : Allons-y !

Vincent : Et je voudrais parler de ces deux textes pour essayer de souligner la manière dont ils ont nourri l’imaginaire de Tolkien. Et en disant ça, je fais un choix draconien et je sais ce que certains auditeurs vont me dire « Mais pourquoi ne parle-t-il pas de l’Edda poétique ? [Rire de Fanny] On sait que Tolkien a emprunté le nom des nains pour Le Hobbit à l’Edda ! » Il faut faire des choix, on n’a pas non plus des jours et des jours devant nous, donc je vais parler de Beowulf et de Sire Gauvain et le Chevalier vert.

Alors un mot déjà sur Beowulf, on aurait bien aimé avoir le manuscrit à l’expo de la BNF mais il ne quitte pas Londres, c’est un trésor national de l’Angleterre. Pourquoi ? C’est un poème vieil anglais dont on situe la naissance entre le VIIIe et le Xe siècle, et pour le dire très simplement : il raconte l’histoire d’un héros, Beowulf, qui affronte des ogres, Grendel et sa mère, puis un dragon. Il libère une communauté de la menace du monstre Grendel. Et puis quelques années passent, et Beowulf, devenu un roi beaucoup plus âgé, va affronter un dragon, un peu par désir d’accomplir un haut fait qui va marquer les esprits.

Ce combat de l’homme contre le monstre, il me semble qu’il est fondamental pour bien comprendre Le Seigneur des anneaux. Il faut savoir que Tolkien a consacré une conférence très importante, en 1936, intitulée « Beowulf, les monstres et les critiques » dans laquelle il prend le contrepied de ce qui avait été jusqu’alors la lecture dominante. La lecture dominante était positiviste, si l’on veut, c’est-à-dire que les interprétations essayaient de mettre l’accent sur toutes les indications qu’on pouvait prendre dans le poème, pour essayer de comprendre le passé dans une lecture historique, qui essayait de traiter Beowulf comme un document. En réalité, Tolkien a demandé à ce qu’on envisage Beowulf comme un poème, en travaillant sur les effets symboliques, sur les effets de circularité du texte et au lieu d’utiliser Beowulf comme une mine de fer réelle, comme il le dit, il revendique la perspective, l’étude de Beowulf, comme d’une œuvre d’art et non pas comme d’un document historique.

Fanny : Ouais, c’est plutôt le côté littéraire que le côté historique.

Vincent : Littéraire et symbolique, c’est-à-dire que Tolkien en vient très vite à proposer l’idée que l’histoire de Beowulf est l’histoire d’un homme en guerre contre le monde, et le monde symbolisé par les monstres. Et je trouve que, si on a en tête la manière dont Tolkien travaille sur l’héroïsme, l’identité du héros, alors on comprend mieux certaines clés du Seigneur des anneaux. Dans Le Seigneur des anneaux, il ne faut pas sous-estimer le fait que les héros sont des hobbits, héros au sens de protagonistes, c’est Bilbo qui a trouvé l’Anneau, c’est Frodo qui en hérite et ça n’est pas un hasard.

Donc, rappelons à tes auditeurs que les hobbits sont un des peuples de la Terre du Milieu et Tolkien a choisi de représenter l’humanité à travers différentes facettes. Donc les hobbits, ce petit peuple d’un mètre de haut, dont la petite taille représente les limites, et en particulier, c’est parce qu’ils sont un peu mesquins, un peu couards, qu’ils ont un esprit de clocher très affirmé que Tolkien a décidé de faire d’eux des personnages de petite taille.

Les nains ont des qualités, ils ont un lien avec la terre, avec la création, mais on sait que, dans Le Seigneur des anneaux, ce qui les caractérise c’est le fait de ne pas avoir réussi à s’arrêter à temps quand ils creusaient dans les mines de la Moria. Ils ont fait preuve d’une sorte de démesure qui a entraîné leur perte.

Les elfes sont des êtres qui, dans certaines adaptations cinématographiques ou dans les jeux de rôle, ont parfois le beau rôle [rire de Fanny]. Mais c’est un peu un contresens sur la manière dont Tolkien les représente dans Le Seigneur des anneaux. Ce sont les héros des versions antérieures, donc celles du Silmarillion effectivement, mais dans Le Seigneur des anneaux, j’ai envie de dire ce sont d’affreux réactionnaires. Tolkien les nomme embaumeurs dans sa correspondance, c’est-à-dire des personnes qui sont tournées vers le passé et qui n’ont plus vraiment d’action dans le présent. Je vais choquer certains auditeurs évidemment en disant ça [rire de Fanny], c’est pour bien montrer, ça c’est quelque chose qu’il faut dire, qu’il n’y a pas chez Tolkien de hiérarchie entre les peuples et que c’est un contresens de plaquer sur lui, par exemple, ce que les jeux vidéo ont fait, WoW [NDT : World of Warcraft] par exemple, ont fait des races. Ça n’est pas du tout dans l’esprit de Tolkien.

Fanny : En fait ils ont tous leurs, si on caricature un peu, leurs bons et leurs mauvais côtés. Chacun n’ont pas une image fixe.

Vincent : C’est exactement ça et on voit bien que Le Seigneur des anneaux révèle la manière dont, isolé, chacun des peuples serait réduit en esclavage par Sauron, le Seigneur des anneaux, et ce n’est que dans une alliance, symbolisée par la fraternité de l’Anneau qu’il est possible d’organiser la résistance et dans la complémentarité. Évidemment le couple auquel on pense, le duo auquel on pense spontanément ici, c’est l’elfe et le nain qui, au début, se regardent de travers pour des raisons plus ou moins claires et en tout cas, assez difficilement compréhensibles pour les lecteurs, et qui petit à petit vont surmonter les malentendus et chacun découvrir la richesse culturelle de l’autre peuple. Donc, Le Seigneur des anneaux est susceptible d’être interprété de diverses manières, mais je crois que cette invitation au dépassement des différences et à la tolérance est un message du Seigneur des anneaux absolument conforme à toute l’œuvre de Tolkien et au commentaire qu’il en fait dans sa correspondance.

Donc je reviens aux hobbits, pour dire que Le Seigneur des anneaux est une sorte de réflexion en action sur l’héroïsme. Le protagoniste c’est Frodo, voilà, mais il n’est pas destiné à être un héros à l’origine. Celui qui pourrait être le héros, c’est Aragorn par exemple ou bien Boromir qui sont beaucoup plus proches de la figure du chevalier. Et il est vraiment intéressant de voir que chez Tolkien, plusieurs personnages programmés pour être des chefs ou des héros sont victimes de défaillance, parfois en essayant de faire le bien.

Frodo et Aragorn sont deux aspects de la même personne si on veut, parce que tous les deux sont en quête. Frodo est en quête du chemin vers le Mordor pour détruire l’Anneau ; Aragorn est en quête d’une terre et d’une femme, [rire de Fanny] j’ai envie de le dire comme ça en pensant au Moyen Âge. Rappelez vous comment il apparaît dans l’auberge du Poney Fringant, il est caché dans un coin, dans un recoin de l’auberge, il est dans l’ombre, il est caché sous sa capuche, et petit à petit, il va apparaître, non pas comme le vagabond méprisé par les habitants de Bree, mais celui qui, dans la littérature médiévale, on nomme le Bel Inconnu, c’est-à-dire celui qui révèle progressivement son identité, qui est un héros mais qui n’est pas reconnu comme tel.

Alors je simplifie un petit peu puisque Frodo est quand même un hobbit assez singulier, c’est un orphelin, c’est un neveu et quand on lit des textes néo-médiévaux, dès qu’on voit un neveu, ça nous met un peu la puce à l’oreille [rire de Fanny] parce que Tristan et Gauvain sont aussi des neveux. Enfin il y a quelque chose en lui qui fait de ce personnage un héros potentiel, voilà.

Mais je trouve que d’avoir choisi des personnages qui, tous, peuvent prétendre au titre de héros — pour certains lecteurs du Seigneur des anneaux, c’est plutôt Sam le héros, pour d’autres c’est Gandalf en raison de ses pouvoirs — ça montre bien que Tolkien propose une réflexion sur l’héroïsme et sa relativité. Donc, je crois que c’est ce qu’il garde de Beowulf, de cette histoire, tout à l’heure on parlera d’un autre point.

Mais il garde également de Beowulf une impression très forte qu’il a eue comme lecteur. Si Beowulf a été victime de lectures d’ordre historique, c’est aussi parce qu’il a cette vraisemblance et cet aspect historique qui sera précisément la marque de fabrique du Seigneur des anneaux. Donc, si je cite Tolkien, il évoque dans sa conférence « l’illusion de vérité et la perspective historique qui ont fait de Beowulf une mine à exploiter », mais lui il le dit, c’est un effet de l’art. Et si on a en mémoire cette phrase, on voit qu’elle entre en résonance avec le Seigneur des anneaux a lui-même été interprété comme une image de la Seconde Guerre mondiale du fait de sa vraisemblance, de sa cohérence et de toutes les allusions historiques qui créent un sentiment de profondeur. Donc je pense que c’est un deuxième point de comparaison possible avec Beowulf et avec ce que Tolkien retient de Beowulf. Je ne développe pas d’autres pistes qui relèvent plus d’une lecture un peu existentielle du Seigneur des anneaux qui est tout à fait conforme à ce Tolkien dit lui-même de Beowulf, mais vu que j’ai eu l’occasion d’écrire sur ce sujet par ailleurs, je préfère en venir au deuxième exemple.

Fanny : On mettra les références de tes écrits dans la description du podcast, si les gens veulent en savoir un petit peu plus.

Vincent : Merci. [Rire]

Le deuxième texte c’est à la fois un texte familier pour les lecteurs francophones dans ses grandes lignes et un texte très original. Sire Gauvain et le Chevalier vert est un poème du XIVe siècle qui raconte une histoire assez étonnante à résumer, et pour laquelle il n’y a pas d’équivalent dans la littérature médiévale française. Et Tolkien lui consacre une conférence en 1953, et si je dis cette date, c’est que vous entendez bien que 1936, c’est un an avant la conférence sur Beowulf, c’est un an avant la publication du Hobbit, et donc, le début de l’écriture du Seigneur des anneaux. 1953, la conférence sur Sire Gauvain, c’est un an avant la publication du Seigneur des anneaux, autrement dit le travail d’écriture du Seigneur des anneaux, il est encadré par une conférence majeure sur Beowulf et une conférence extrêmement importante sur Sire Gauvain et le Chevalier vert. Faut pas se leurrer, on se doute que Tolkien naviguait de la sphère intellectuelle universitaire à l’écriture fictionnelle et que l’un venait nourrir l’autre.

Fanny : Oui, il avait la tête dedans et vraiment il était nourri.

Vincent : Voilà, tout à fait. C’est, en tout cas, l’hypothèse que l’on peut faire. Tolkien raconte comment, dans Sire Gauvain et le Chevalier vert, le héros principal, Gauvain, pardon, est soumis à une tentation fondamentale.

Donc je vais résumer en deux mots l’histoire de Sire Gauvain et le Chevalier vert : on est à la cour d’Arthur, pendant la fête de Noël. Entre la fête de Noël et le jour de l’An, arrive un chevalier vert monté sur un cheval vert portant une hache verte, et il lance un défi : Celui qui, à la cour en aura le courage, peut prendre la hache et lui asséner un coup auquel lui va m’opposer absolument aucune résistance, à condition de promettre que dans un an et un jour, il retrouvera le chevalier vert, et le chevalier vert sera autorisé à lui porter un coup en retour. Moi, si j’étais un chevalier de cour arthurienne, je me méfierai, parce que déjà un chevalier intégralement vert qui propose de jouer à qui se donne le coup de hache le plus fort, évidemment c’est assez mauvais signe. Personne ne veut relever le défi, le roi Arthur se propose à ce moment-là, mais heureusement Gauvain l’arrête au dernier moment. Gauvain tranche la tête du chevalier, le chevalier repart la tête sous le bras et Gauvain sait qu’un an et un jour plus tard, il devra le retrouver et recevoir le coup.

Ce qui intéresse Tolkien, c’est la manière dont Gauvain, se mettant en chemin pour retrouver le chevalier vert, est hébergé dans un château par un seigneur et sa dame, et Gauvain est soumis à une tentation qui va entraîner une blessure, et je le résume comme ça pour qu’on commence à entendre les échos possibles avec Le Seigneur des anneaux. La tentation, elle est assez étonnante pour la littérature médiévale, c’est que la dame du seigneur poursuit Gauvain de ses assiduités en lui tenant des propos d’un érotisme tellement torride que je vais me permettre de ne pas le citer [rire de Fanny]. Pendant ce temps-là, le seigneur est à la chasse et il a proposé à Gauvain un marché : chacun, le soir, donnera à l’autre ce qu’il aura gagné dans la journée. Donc, le seigneur, le soir, donne à Gauvain le fruit de sa chasse et un soir, Gauvain est un peu piégé puisqu’il a fini par accepter que la dame lui donne un baiser, donc en toute logique, il devrait donner un baiser au seigneur [rire de Fanny]. Non mais vous voyez un petit peu le genre de texte hein !

Okay, et là où ça se complique un peu, c’est le jour où Gauvain accepte un cadeau de la part de la dame : une ceinture qui va le rendre invulnérable, c’est-à-dire que s’il reçoit un coup, il ne meurt pas, c’est un point fondamental. Et à ce moment-là, Gauvain fait un choix, qui est celui de cacher au seigneur le cadeau qu’il a reçu et de se rendre au lieu de rendez-vous avec le chevalier vert avec cette ceinture magique qui rend invulnérable sur lui. Il reçoit le coup de hache, on comprend à ce moment-là que le seigneur et le chevalier vert ne sont qu’une seule et même personne, et que la dame lui avait tendu un piège.

Ce qui intéresse Tolkien, c’est la manière dont Gauvain est présenté dans le texte comme un héros, mais un héros qui aurait peut-être échoué. Et toute l’interprétation de Tolkien dans sa conférence tourne autour de la question de l’erreur ou de la faute du héros qui, d’une certaine manière, déroge à sa promesse mais pour sauver sa propre vie, et il reçoit en retour un stigmate, une cicatrice.

Vous me voyez venir, dans Le Seigneur des anneaux, il me semble que Frodo est, d’une certaine manière, un écho dans la fiction du personnage de Gauvain. Frodo s’est chargé d’une mission pour le bien de la collectivité, comme Gauvain l’a fait en se sacrifiant pour son seigneur et en mettant en danger sa vie. Frodo sait parfaitement qu’il va mourir et que potentiellement il va mourir en se lançant dans cette quête. Et c’est très important parce que Frodo est un des personnages qui sont soumis à des tentations permanentes, tentations de la part de l’Anneau, mais tentations relativement abstraites.

Et là, il faut réfléchir deux minutes sur le fait que, chez Tolkien, il y a très rarement des plongées dans la psyché des personnages. On regarde souvent les personnages de l’extérieur. Si vous voulez, il faut traquer chez Boromir, chez Sam, chez Gollum, chez Bilbo, une image de ce que l’Anneau fait subir aux autres pour comprendre ce qui se passe en Frodo.

Je prends l’exemple de Boromir : Boromir c’est l’archétype du chevalier, c’est le capitaine des armées du Gondor, c’est cet homme de haute taille au beau et noble visage, on est vraiment dans le cliché dans le type et Tolkien s’en amuse pratiquement. C’est vraiment l’incarnation de la force physique, pensez quand ils essaient de franchir la montagne à la manière dont Boromir aide les petits hobbits. Et bien, c’est ce même personnage qui va être vaincu, si l’on veut par sa propre force, c’est-à-dire que, à un moment donné, lui qui avait juré d’accompagner Frodo et de le protéger, essaie de s’emparer de l’Anneau parce qu’il est persuadé qu’il est plus digne que Frodo d’utiliser l’Anneau pour défendre son propre peuple. C’est très poignant, cette manière qu’a Tolkien de jouer sur une valeur du personnage, son souci de défendre son peuple, les siens, et de montrer comment ce désir positif se retourne contre lui.

Les lecteurs et lectrices du Seigneur des anneaux pensent aussi à d’autres personnages comme Gandalf qui ne veut pas toucher l’Anneau, Galadriel qui refuse de prendre l’Anneau parce qu’elle explique qu’elle deviendrait une dame terrible qui régnerait sur toute la Terre du Milieu même si elle était motivée par des désirs positifs ; donc voilà pour Boromir.

Dans le cas de Frodo, il est évident que, petit à petit, il devient une sorte de double de Gollum, et qu’il y a une sorte de combat psychique entre les deux pour, chez Frodo, imposer sa volonté à Gollum et contraindre Gollum à le conduire jusqu’en Mordor, jusqu’au lieu où l’Anneau doit être détruit. Et cet affrontement entre le personnage principal et Gollum, qui est une figure monstrueuse, me semble être une variation chez Tolkien, du combat contre le monstre dont je parlais tout à l’heure. Il y a des combats bien plus physiques et littéralement si on pense à Sam affrontant Araigne/Shelob, c’est un écho aussi des affrontements entre les guerriers et les dragons, aussi bien Sigurd contre Fáfnir, que Beowulf dont je parlais tout à l’heure contre le dragon.

Ce combat psychique là contre Gollum semble encore plus intéressant, et pour en terminer avec Frodo, il faut se rappeler que, à la fin du Seigneur des anneaux, quand Frodo revient en Comté, il est incapable de se réintégrer dans la société. L’autre jour, j’ai eu une formule malheureuse que je redonne : Frodo, à la fin du Seigneur des anneaux, c’est un peu Rambo. [Rire de Fanny] C’est-à-dire qu’il a effectué une action, mais il ne peut plus retrouver sa place dans la société. Ça, ça va rester [rire de Fanny], ça va me suivre, je demande pardon à toutes les personnes qui m’écoutent. Il l’explique : la Comté a été sauvée, du fait de la destruction de l’Anneau, mais pas pour lui. Lui se sent marqué par des blessures, qui bien sûr, sont à la fois le coup de poignard reçu du Nazgûl, la piqûre de l’araignée géante, le fait que Gollum lui ait arraché un doigt et que même physiquement…

Fanny : Oui, il est marqué !

Vincent : Ce doigt perdu, il est marqué dans sa chair. Donc il y a des lectures, évidemment, d’ordre chrétiennes qui sont possibles, et ce que je voudrais souligner, c’est la manière dont Tolkien réfléchit à l’échec de Frodo dans ses lettres, dans des termes qui sont très proches de la manière dont il réfléchit à l’échec, entre guillemets, de Gauvain, à sa défaillance, en tout cas, dans la conférence. Et là, je renvoie à une lettre de 1956 où Tolkien prend la défense de Frodo face à un lecteur qui, en gros, disait « Frodo, il aurait fallu le fusiller du retour de Comté, parce qu’il a essayé de revendiquer l’Anneau pour lui-même », et Tolkien analyse la manière dont Frodo était placé dans une sorte de circonstance aporétique, des circonstances qui exigeaient de lui un sacrifice au-delà de ce qui était possible. Voilà.

Donc c’était, je pense, le point que je voulais souligner ici, c’est-à-dire la manière dont Tolkien le médiéviste multiplie les clins d’œil dans sa fiction à des textes sources, d’accord, l’Edda, les textes arthuriens, mais plus fondamentalement, montre la vitalité de l’héritage médiéval pour penser le monde aujourd’hui. Ce qui est frappant chez Tolkien, c’est que cet homme d’une érudition exceptionnelle, qui enseignait dans un lieu, Oxford, dans les années 1920 à 1950 qui n’était pas le lieu le plus ouvert, c’est un lieu qu’on va associer à une forme d’élitisme intellectuel, évidemment. Aujourd’hui encore, Oxford et Cambridge sont le symbole de l’excellence intellectuelle et universitaire. Et Tolkien était soucieux de partager avec le plus grand nombre le savoir dont il était le dépositaire. Au lieu de simplement lire pour son propre plaisir des textes médiévaux auxquels il avait accès dans cette merveilleuse bibliothèque Bodléienne [NDT : bibliothèque d’Oxford], il a décidé de proposer des éditions de textes, il faisait des cours, beaucoup que ce qu’exigeait son statut, jusqu’à quatre fois plus d’heures de conférences que ce qui était demandé par son poste de professeur, mais dans ce même esprit, dans cet esprit de partage.

[Extrait d’une interview de Tolkien donnée à la BBC en 1968]

Fanny : Il y a aussi une chose sur Tolkien, c’est que le Moyen Âge qu’il a étudié lui, et le Moyen Âge que nous étudions nous aujourd’hui, sont différents et c’est pour ça qu’on pourrait peut-être être un peu surpris par la vision du Moyen Âge qu’a Tolkien.

Vincent : Alors, j’ai l’impression que Tolkien représente un tournant dans les études du Moyen Âge, et qu’il a eu tellement à faire pour combattre les stéréotypes ou les idées reçues à ce sujet que d’une certaine manière, on a l’impression aujourd’hui qu’il combat pour des causes qui nous semblent désormais évidentes. Mais je parlais tout à l’heure du changement, complètement, de paradigme et d’interprétation en passant d’une lecture positiviste à une lecture littéraire de Beowulf ; maintenant rien que de le dire comme ça, ça nous semble une évidence, mais c’est vraiment à Tolkien qu’on le doit. Donc parfois, si vous voulez, on a l’impression que Tolkien est un peu derrière nous, alors qu’en réalité nous sommes dans notre travail quotidien les héritiers de ces lectures. Là ce que je fais, ce que j’ai fait tout à l’heure en proposant une équivalence entre la lecture existentielle du Seigneur des anneaux, cette réflexion sur la mort et la mortalité, ça n’est qu’un écho de ce que Tolkien fait lui-même à propos de Beowulf. Donc il faut vraiment se garder de simplifier l’approche de cet enseignant qu’était Tolkien, sous prétexte qu’il était professeur à Oxford et que donc ça implique un certain respect des coutumes et des traditions, un enseignement, même le fait de porter la toge, nous ça peut nous sembler anachronique.

J’ai l’impression qu’on fait parfois ce genre de reproche à Tolkien en mélangeant des éléments avec sa fiction. Dans le cadre de l’expo BNF, on a par exemple affronté directement la question de savoir où sont les femmes dans sa fiction. C’est fondamental de se poser cette question-là : on sait bien que dans Harry Potter les personnages féminins ont un rôle beaucoup plus important. Sauf que Tolkien, dans les années 1950, produit une fiction de fantasy qui est beaucoup plus proche des modèles médiévaux que ne l’est Harry Potter à la fin des années 1990. Et si on se tourne vers la littérature médiévale, vers les romans ou la chanson de geste, si on se demande quelle place ont les femmes dans ces textes, on voit que la place est extrêmement réduite.

Il me semble, au contraire que Tolkien fait avancer les choses dans son œuvre-monde. Plus généralement, si on dézoome un peu, si on ne prend plus en compte que Le Seigneur des anneaux mais qu’on pense par exemple au Silmarillion, on sait très bien que les lecteurs apprécient particulièrement la figure de Lúthien, qui est une elfe qui accomplit un acte de bravoure — récupérer un silmaril, le reprendre au dieu mauvais Morgoth — que personne n’avait réussi avant elle. C’est-à-dire que le plus grand des héros tolkieniens c’est une femme, Lúthien, et non contente d’avoir réussi cet exploit sans égal dans la Terre du Milieu, elle va jusqu’à arracher aux morts son compagnon Beren, en inversant le mythe d’Orphée et d’Eurydice, et elle accomplit un nouvel exploit. C’est une forme de résurrection qu’elle réussit à obtenir de la part du Vala Mandos, ce qui est encore un événement inédit dans l’histoire de la Terre du Milieu.

Donc peut-être que quantitativement, les femmes sont moins présentes que dans la fiction moderne et bien entendu il ne s’agit pas de dire que Tolkien est le terminus de la fantasy ou qu’il est indépassable. C’est un moment important de l’histoire de la fantasy, c’est un auteur qui inspire encore aujourd’hui les auteurs de fantasy dans toutes les facettes de la fantasy qu’on connaît, la fantasy héroïque, la fantasy comique. Moi je pense que Pratchett est aussi l’héritier d’un texte comme Fermier Gilles de Ham [NDT : conte de fées humoristique de Tolkien], mais le personnage de Túrin avec son épée vampirique, c’est le père d’Elric chez Moorcock. On pourrait vraiment égrener comme ça la liste des personnages tolkieniens qui ont donné naissance à des héros dans la fantasy ultérieure.

Fanny : Dans l’exposition, moi bien sûr j’ai adoré parce qu’il y a plein de manuscrits médiévaux, mais magnifiques, vraiment magnifiques. Mais aussi, quelque chose, et il me semble que c’est la première fois que c’est présenté : le livre de Mazarbul. C’est dans Le Seigneur des anneaux, le livre que la Fraternité de l’Anneau découvre dans la Moria et que Gandalf décide d’emporter. Et en fait, dans l’exposition, on nous présente comment Tolkien a un petit peu fabriqué ce livre. Tu peux nous raconter cette histoire ?

Vincent : Il faut rappeler que l’ouverture du Seigneur des anneaux fait référence à un livre ancien qui serait la source du Seigneur des anneaux, le Livre rouge. « Ce livre est tiré etc. du Livre rouge. » Et il y a une fiction, sous forme de clin d’œil, de la part de Tolkien qui explique que Le Hobbit était déjà tiré du Livre rouge et que Le Seigneur des anneaux nous propose la suite de l’histoire.

Fanny : Comme s’il avait redécouvert une histoire.

Vincent : Ça, c’est un procédé médiéval que l’on connaît, on connaît les romans arthuriens qui sont soi-disant tirés de contes bretons. C’est un procédé très connu, c’est le premier exemple de toutes les astuces que Tolkien multiplie dans Le Seigneur des anneaux pour accréditer le récit. Rappelez-vous également dans le prologue, cet étrange passage tiré de L’Herbier du Comté qui décrit l’herbe à pipe, comme si de cette manière, on avait des archives à l’arrière-plan du Seigneur des anneaux, qui viennent attester de la véracité de ce qui est raconté, et de l’authenticité de l’histoire du Seigneur des anneaux.

Tolkien, qui a décidé après la publication du Hobbit de séparer images et textes, c’est un geste très fort chez lui. De cette manière, il regrettait un petit peu certains choix esthétiques dans Le Hobbit qui contrevenaient à sa conception de la littérature de jeunesse. Et dans Le Seigneur des anneaux, il a décidé qu’il n’y aurait pas d’illustrations. Mais il a eu envie à un moment donné, il a proposé à son éditeur qui a refusé, mais trop tard les artefacts étaient fabriqués, il a eu envie de créer trois pages d’un manuscrit nain pour que le lecteur ait l’impression en feuilletant ces pages que Le Seigneur des anneaux est vraiment, s’appuie vraiment sur des documents historiques et pas seulement sur des textes rapportés par la tradition orale, comme tel chant funèbre faisant l’éloge des cavaliers tués au combat.

Le Livre de Mazarbul, les archives naines que rencontrent les personnages dans la Moria sont effectivement présentées dans Le Seigneur des anneaux, lues dans le texte du Seigneur des anneaux, mais Tolkien avait fabriqué trois pages qu’il a… alors je vais essayer de les décrire : il a troué les pages, il a mis de l’encre rouge et il a abîmé les bords, donc l’encre rouge, c’est pour figurer le sang évidemment, et tout est écrit en runes qui sont déchiffrables. Et un des plaisirs vraiment qu’on en a eu en préparant l’exposition, ça a été, moi j’ai travaillé pendant deux ans en allant à la Bodléienne où sont conservées une grande partie des archives Tolkien, j’ai passé une semaine à l’Université Marquette [NDT : aux États-Unis] grâce à l’hospitalité de Bill [NDT : William] Fliss, l’archiviste des collections spéciales Tolkien à compulser les archives qui sont venues à la BNF dialoguées, c’est-à-dire que c’est exceptionnel de voir, non seulement la version achevée par Tolkien du Livre de Mazarbul, mais également plusieurs versions d’étapes qu’il a faites, parce qu’il avait apporté le plus grand soin dans la construction de cet artefact, et on a même la traduction en anglais de ce livre.

On a présenté ces documents en regard d’un dispositif un peu plus interactif qui a été pensé comme une pierre de Rosette, et on a été aidés dans cette réalisation par nos amis de Tolkiendil et en particulier Damien Bador qui est le spécialiste des langues imaginaires de Tolkien, avec qui je travaille le plus volontiers depuis certaines… enfin un certain temps. Il va faire une conférence à la BNF très prochainement. Cette pierre de Rosette, c’est la porte de la Moria représentée à l’échelle 1:1 si l’on veut, comme si on se présentait face à la porte et avec les inscriptions en écriture elfique, qu’il est possible de décoder. Alors on les a translittérées en alphabet latin comme dans le livre, et après on donne la traduction en corrigeant le contresens de Gandalf, vous savez ce contresens fait qu’il reste à la porte. Juste à côté de ce dispositif, on a accroché plusieurs versions de cette porte telle qu’elle apparaît dans Le Seigneur des anneaux et là encore, on voit le soin que Tolkien apporté au choix de la phrase mais aussi également aux représentations picturales, aux symboles…

Fanny : Oui sur la forme des arbres sur le côté, il a travaillé, il a cherché pendant un moment.

Vincent : Il a cherché pendant un moment, il voulait représenter des symboles renvoyant au peuple des nains, au peuple des elfes, pour que les lecteurs perçoivent, même sans toujours les comprendre, la profondeur historique suggérée par cette porte. C’est comme lorsque dans un pays européen, n’importe lequel, on traverse une région et on voit sur des panneaux le nom de lieux qui ont des centaines d’années. Tolkien voulait produire ce même effet, à plusieurs reprises dans l’esprit des lecteurs, voyageant en Terre du Milieu avec la Fraternité de l’Anneau à travers des noms propres, à travers des objets, à travers des éléments tels que la porte de la Moria par exemple.

Fanny : Et pour le Livre de Mazarbul, on dirait presque que, là, Tolkien a été un peu codicologue, comme si en fait il avait été observer les manuscrits médiévaux pour dire « Ah, tiens, voilà, je vais comme ça » pour un peu bricoler un manuscrit médiéval lui-même.

Vincent : Tolkien était philologue au sens plein, c’est-à-dire qu’il aimait les mots, mais il était philologue de métier dans sa pratique, il travaillait sur des manuscrits médiévaux et on a un certain nombre de réalisations qui sont des échos directs de sa connaissance des manuscrits. Je pense également à cet alphabet enluminé qui est présenté dans l’exposition et qui évoque des lettrines et des enluminures de manuscrits médiévaux. Donc, si vous voulez, le savoir érudit que Tolkien a sur le Moyen Âge, il est disséminé dans toute son œuvre, parfois dans ses œuvres de fictions, parfois dans des réalisations visuelles telles que ces enluminures et que les lecteurs vont découvrir.

Alors évidemment je ne peux pas décrire le choc que c’est de voir en vrai des documents que l’on connaît sous forme de reproduction dans un certain nombre d’ouvrages. Je connais bien artistes et illustrateurs, je connais bien les ouvrages intitulés Art of the Hobbit et tout ça, mais lorsqu’on voit les projets de jaquettes de Tolkien pour Le Seigneur des anneaux, on voit grâce à la lumière le bras de Sauron qu’on ne voit jamais dans des ouvrages imprimés. Donc il y a mille détails à observer et Tolkien est allé très loin dans la réalisation des croquis, des dessins, des aquarelles, il y a un luxe de détails à observer et à admirer.

Fanny : Il y a un petit détail chez Tolkien qui m’a toujours posé question et j’aimerais bien, je profite d’avoir un spécialiste de Tolkien sous la main, c’est le Rohan et le fait qu’en France, on avait la famille de Rohan, il y a une ville qui s’appelle Rohan. Est-ce qu’il y a un lien, est-ce qu’il y a quelque chose, dis-moi, je veux savoir !

Vincent : Alors, moi j’ai envie de dire que c’est au lecteur de choisir.

Fanny : Rhaaa !

Vincent : Ici, à la lectrice en l’occurrence. Tolkien est très clair à ce sujet dans l’avant-propos au Seigneur des anneaux qu’il a fait paraître dans les années 1960, il n’y a pas d’allégorie dans Le Seigneur des anneaux, mais tous les lecteurs peuvent faire l’interprétation qui leur convient du Seigneur des anneaux, autrement dit tous les rapprochements sont justes. Et même si on se trompe, comme disait l’autre : « tous les malentendus sur les belles œuvres sont beaux ».

Concrètement, il est impossible de savoir où s’arrêtent les connaissances que Tolkien avait de l’Europe, il connaissait non seulement des langues anciennes que j’ai évoquées tout à l’heure, c’était un latiniste et un helléniste, il connaissait donc le gothique, le gallois médiéval, le vieux norrois, mais aussi des langues modernes telles que le suédois, le russe, l’italien, l’espagnol. Donc il est tout à fait possible que le terme de Rohan, il l’ait retenu par plaisir de l’euphonie, et qu’il l’ait connu mais sans vouloir faire forcément de rapprochement culturel avec la France, mais en tout cas, en décidant d’intégrer ce terme-là dans sa fiction.

Parfois il est prudent et j‘ai été frappé de voir que, à un moment donné dans l’histoire du Silmarillion, le Beleriand s’est appelé Brocéliande avec un « s » et Tolkien a décidé de remplacer ce nom propre, sans doute parce qu’il était susceptible d’être interprété par les lecteurs comme un emprunt et cette lecture aurait été beaucoup trop réductrice. C’est-à-dire que Tolkien était farouchement attaché à l’idée que sa création littéraire n’était pas une imitation servile et n’était pas une compilation de sources. Donc je pense que parfois il a un peu masqué des emprunts qui lui auraient plu mais qui risquaient d’induire en erreur les lecteurs.

Mais on peut aller très loin dans ces rapprochements. Moi je suis un lecteur de Chrétien de Troyes et je connais le personnage qui s’appelle Bellin et qui m’a fait penser à Balin à l’époque, d’autant que c’est un nain si ma mémoire est bonne, il y a aussi un Meliadoc chez Chrétien de Troyes qui me fait penser à Meriadoc, donc la liste est un petit peu sans fin, et j’ai envie de dire que tous les rapprochements sont beaux et recevables.

Fanny : Effectivement, moi j’ai l’impression aussi qu’au lieu de dire que Tolkien s’inspire, j’ai vu souvent que Tolkien en fait était plutôt dans la continuité du Moyen Âge, c’est-à-dire des personnes qui faisaient de la réécriture. On est plus dans la réécriture de tout ce que tu as dit avant, de toutes les inspirations qu’il a pu avoir.

Vincent : Le fait que Tolkien transporte dans sa fiction toute sa connaissance du Moyen Âge et nous propose une réécriture parfois de textes médiévaux, là je pense à la légende de Sigurd et Gudrún, le volume publié il y a une dizaine d’années par Christopher Tolkien, qui est une réécriture directe de tradition nordique, que Tolkien a voulu faire connaître au grand public à la fin des années 1920, en réaction à la manière dont le nazisme était en train de monopoliser un imaginaire germanique via Wagner, via les Nibelungen. Tolkien était farouchement opposé à cette confiscation à des fins idéologiques extrêmes de ce qui, pour lui, était un patrimoine collectif et commun. Il a voulu rendre à tous les Anglais ce qui, d’après lui, appartient à tous les Européens et ne devait pas être confisqué par une idéologie mortifère comme les nazis.

Donc Tolkien réécrit à la manière dont les auteurs médiévaux, pour autant qu’on puisse les identifier, réécrivaient et proposaient des expansions d’histoires, des continuations d’histoires. Et ce geste de réécriture, on peut l’observer tout au long des versions successives de ce qu’on a appelé Silmarillion, qui naît pratiquement avec les Contes perdus en 1916 – 1917, qui connaît plusieurs formes pendant une vingtaine d’années en vers, en prose. Tolkien sélectionne telle ou telle histoire en particulier celle de Beren et Lúthien ou celle des enfants de Húrin, il fait une version en vers de style très élevé, soutenu, épique et il réécrit en prose cette histoire en ayant la version antérieure sous les yeux pratiquement et en développant tel ou tel passage, en proposant des poursuites narratives du fil narratif qu’il n’avait pas envisagé. Donc Tolkien a été, à lui seul, comme une multitude d’auteurs médiévaux. Les visiteurs de l’exposition Tolkien sont parfois étonnés de voir qu’un seul homme a réussi à produire autant de textes, autant d’aquarelles, autant de dessins dans une seule vie à côté de son travail universitaire qui lui prenait un temps absolument considérable.

Fanny : Est-ce que tu penses, Vincent Ferré, que Tolkien a contribué à donner ou à redonner au cours du XXe siècle un certain goût du Moyen Âge au grand public ?

Vincent : C’est une très belle formule « ce goût du Moyen Âge ». Oui, Tolkien est un passeur absolument indispensable pour toute une tradition médiévale, directement par ses travaux, mais aussi en hommage à d’autres intermédiaires, intercesseurs comme William Morris par exemple. Donc Tolkien ouvre des fenêtres vers un passé médiéval qui est à la fois le passé de Beowulf, donc VIIIe, Xe siècle, le passé de Sire Gauvain et le Chevalier vert, et il est évident que les témoignages des lecteurs de Tolkien sont vraiment, on le montre, encore hier j’étais en librairie et quelqu’un me racontait que par Tolkien, il en était venu aux Eddas, il en était venu à Beowulf, et il était aussi remonté, alors au-delà du Moyen Âge à Gilgamesh. Et c’est absolument merveilleux de se dire qu’il a pleinement atteint son but à travers sa fiction et son travail universitaire, qui est de garder en vie un passé qui est le nôtre mais dont est trop souvent coupés pour des raisons linguistiques, intellectuelles ou d’accès aux textes. Et de ce point de vue là, Tolkien est absolument indispensable à l’histoire du XXe siècle.

Fanny : Merci beaucoup Vincent pour, vraiment, tous ces éclairages sur Tolkien. J’invite tout le monde, vraiment, que vous aimiez Tolkien, ou un petit peu ou beaucoup, que vous aimiez l’histoire, la littérature, la géographie, la culture en général, allez voir cette magnifique exposition à la BNF jusqu’au 16 février 2020.

[Extrait de Jacques Higelin – Tom Bonbadilom]

Merci beaucoup à Lau’ et So pour la retranscription !