Hors-série 40 – Le pouvoir féminin urbain au Moyen Âge (au Musée de l’Hospice Comtesse)
Comment les femmes pouvaient exercer leur pouvoir dans les villes au Moyen Âge ?

Quand on pense à l’époque médiévale on pourrait avoir le cliché de populations uniquement rurales, des royaumes peuplés de paysans avec quelques chevaliers qui se promènent par ci par là pour aller faire des guerres. Et pourtant le Moyen Âge est l’époque du développement des villes. On va donc plonger dans ce hors-série de Passion Médiévistes dans les villes et les rues du Moyen Âge pour en apprendre plus sur comment les femmes ont pu exercer leur pouvoir d’action dans les espaces urbains malgré les règles de la société médiévale. On va explorer ces sujets depuis la fondation de l’Hospice Comtesse à Lille par Jeanne de Flandre en 1237 et aller jusqu’au XVe siècle, en suivant les évolutions de la condition féminine, en traitant à la fois des actions des femmes de l’aristocratie mais aussi celles de plus basse extraction et de leur quotidienneté.
Pour en parler j’ai le plaisir de recevoir au micro :
- Camille Paccou, doctorante en histoire médiévale à l’Université de Lille et à l’Université de Gand, en Belgique. Sous la codirection d’Élodie Lecuppre-Desjardin et d’Els De Paermentier, sa thèse s’intitule : “Des femmes de réseaux ? La capacité d’action politique des comtesses de Flandre et de Hainaut au XIVe et au XVe siècles” (déjà reçue dans l’épisode 104).
- Mathilde Michelot, masterante à l’université de Lille sur le sujet « La parole politique des femmes à Lille au 15e siècle à travers les registres de délibérations du ban échevinal » sous la codirection d’Élodie Lecuppre-Desjardin.
Dans cet épisode hors-série nous évoquons les cas particuliers des villes du Nord et des Flandres. Il faut donc bien garder en tête que les situations évoquées ne sont pas généralisables à toute l’Europe. Vous trouverez ci-dessous un aperçu et résumé rapide des sujets évoqués dans l’épisode par mes invitées passionnantes.
Cet épisode a été commandé et produit en partenariat avec le Musée de l’Hospice Comtesse à Lille, à visiter absolument !
La fondation du Musée de l’Hospice Comtesse

Jeanne de Flandre (ou de Constantinople) est la fille aînée du comte Baudouin IX de Flandre et de Hainaut et de Marie de Champagne. Elle naît vers 1194 et meurt en décembre 1244. Le nom de Constantinople vient de son père qui est nommé en 1204 empereur de Constantinople, terre qu’il rejoint la même année avec son épouse. Toutefois, il disparaît l’année suivante, probablement emprisonné par les Bulgares.
En 1237 elle fonde l’hospice Notre-Dame à Lille, en remplacement de l’hospice de Marquette qui se trouve un peu trop loin. Cette démarche s’inscrit dans un contexte mêlant besoin urbain, explosion des ordres mendiants et des hôpitaux, charité ainsi qu’enjeux politiques. La ville est en plein essor et n’est pas épargnée par les pestes, les épidémies et les crises de subsistance. De plus, étant une jeune cité, celle-ci attire les pauvres et les vagabonds venant y chercher une assistance ou un secours.
Agir par l’argent et la piété pour les femmes aristocrates
Cet acte de fondation de l’hospice s’inscrit également dans l’expression des libéralités princières. La comtesse démontre sa charité, prépare son Salut comme elle l’indique dans sa charte, tout en s’inscrivant par la pierre dans sa ville de Lille, dont nous avons démontré l’enjeu au XIIIe siècle. Il s’agit ainsi d’un acte de charité, répondant à un besoin certain, mais participant à la piété princière, tout en contribuant à sa popularité sur un espace donné. L’appellation Hospice Comtesse vient d’ailleurs de l’opinion publique reconnaissante du geste de la comtesse.
La piété et la charité sont des secteurs d’activité que l’on associe grandement aux femmes aristocrates. Pendant que l’époux guerroie, la femme s’occupe du Salut. Cependant, cette vision très romantique ne saurait réellement occulter les enjeux politiques derrière ces actions. Les femmes sont nombreuses à donner, fonder quelques soient leurs statuts d’héritière, de consort, ou de veuve. Les comtesses à l’instar de Jeanne, ou Marguerite de Constantinople ou encore Mahaut d’Artois avec Hesdin, inscrit son principat dans la pierre de la même manière qu’elle contribue. Des exemples suggèrent que c’est un rôle qui est surtout occupé par des comtesses héritières, mais il en est de même pour les comtesses consorts, soit les épouses des comtes.
Agir par le travail pour les femmes au Moyen Âge
Quand on parle des femmes qui détiennent un réel pouvoir dans la ville médiévale, et plus encore dans le domaine de la santé, on pense instinctivement aux hospices : ces lieux centraux, presque symboliques, où l’on soigne les pauvres, les malades, les voyageurs, comme nous avons pu déjà le souligner. Mais en réalité, l’influence féminine ne s’arrête pas aux portes de ces institutions. Il existe un autre espace d’action, beaucoup plus diffus et intime, et qui est pourtant absolument essentiel pour la vie urbaine, occupé par les sages-femmes. Ces femmes circulent dans toute la ville au cœur des moments les importants de l’existence que sont la naissance, mais aussi parfois la mort. Elles forment un groupe à part, doté d’un savoir puissant, reconnu… et parfois redouté par les autorités. Ce sont elles qui nous permettent de comprendre jusqu’où pouvait aller le pouvoir féminin dans une ville comme Lille au Moyen Âge.
Pour comprendre le travail des femmes dans les villes flamandes au Moyen Âge, comme à Lille, il faut complètement abandonner notre vision moderne du travail individuel. À l’époque, l’unité économique fondamentale n’est pas l’individu, mais le foyer. Autrement dit, un atelier, une échoppe, un étal au marché… ce n’est pas “un artisan” : c’est un couple, une famille entière, qui fait tourner l’activité. Dans ce modèle, les femmes sont indispensables, même si les sources les rendent souvent invisibles.
Il faut aussi casser une idée reçue : au XVe siècle, à Lille, les femmes qui agissent le plus au cœur de la ville ne sont pas les nobles mais les bourgeoises. Parce que la ville fonctionne sous ses propres lois, celles du Livre Roisin et que ces lois s’appliquent aux habitants de la cité, pas aux nobles qui dépendent plutôt de structures seigneuriales ou ducales. Les grandes dames nobles, souvent absentes, passent ainsi plus rarement devant les échevins. En revanche, les bourgeoises, elles, font pleinement partie de la communauté urbaine. Et à ce titre, elles disposent de droits que n’ont pas les autres femmes.
Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
- Bardyn Andrea, Haemers Jelle, Delameilleure Chanelle (dir.), La femme dans la cité au Moyen Âge, Bruxelles, Racine, 2022.
- Chiffoleau (J.), La comptabilité de l’au-delà : les hommes, la mort et la religion dans la région d’Avignon à la fin du Moyen Âge (vers 1320 – vers 1480), Rome, École Française de Rome n°47, 1980.
- De Spiegeler (P.), Les hôpitaux et l’assistance à Liège (Xe – XV siècles). Aspects institutionnels et sociaux, Paris, Les Belles Lettres, 1987, 215 p.
- Dessaux (N.), Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de Hainaut, Paris, Somogy, 2009.
- Dietrich-Strobbe (I.), La Charité à Lille à la fin du Moyen Âge, Paris, Garnier, 2020.
- M.-C. Dinet-Lecomte (textes réunis par), Les hôpitaux, enjeux de pouvoir. France du Nord et Belgique (ive-xxe siècle), n°22 (commandable en ligne) (table des matières)
Et sur les sources évoquées dans l’épisode :
- Aubry, Martine. 4000 bourgeois de Lille au XIVe siècle. Publications de l’Institut de recherches historiques du Septentrion, 1999, https://doi.org/10.4000/books.irhis.429.
- Simon Boisier-Michaud, Étude du « Livre Roisin » : Recueil médiéval et moderne de la loi de Lille, Mémoire, Université de Montréal, Montréal, 2011. (texte intégral)