Hors-série 38 – Le naufrage de la Blanche Nef
Comment un naufrage a pu changer l’histoire de l’Angleterre ?

On en a souvent parlé dans Super Joute Royale, mais jusqu’ici, nous n’avons pas encore dédié un épisode entier à l’histoire de l’Angleterre dans le podcast Passion Médiévistes. Dans cet hors-série du podcast, nous évoquons le naufrage de la Blanche Nef, un tragique événement pour le roi d’Angleterre Henri Iᵉʳ Beauclerc et son fils Guillaume Adelin, qui provoque une crise au sein du royaume de l’ancienne Albion.
Pour nous raconter l’histoire du naufrage, j’ai le plaisir de recevoir Bastien Michel, qui a soutenu sa thèse sur le sujet « “L’encre et le pain” : les vassaux de l’évêché de Bayeux (XIe – XIIIe siècle) » sous la direction de Pierre Bauduin.
Je remercie Laureline d’avoir commandé cet épisode spécial du Palier Paladru du carnet Passion Médiévistes 2024 !
Un roi victorieux sur le point d’embarquer

Henri Beauclerc est le troisième fils de Guillaume Le Conquérant, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Mon invité, Bastien Michel, explique que à la mort de son père, en 1087, Henri Beauclerc ne reçoit aucun de ses titres, ceux-ci étant réservés à ses deux frères aînés. Ce n’est qu’en 1110 que Henri devient roi d’Angleterre suite à la mort accidentelle de son frère Guillaume le Roux. Son second frère, Robert Courteheuse, duc de Normandie, conteste cette décision. La guerre est déclarée entre les deux hommes : Henri Ier sort gagnant du conflit et s’empare du duché de Normandie.
En 1120, Henri Ier est alors à l’apogée de son règne. Il se rend en France avec son fils Guillaume Adelin afin d’affronter le roi de France, Louis VI, et pour présenter son fils en tant qu’héritier et futur duc de Normandie. À la fin de la confrontation avec le suzerain français, Henri Iᵉʳ, de nouveau victorieux, se prépare à rentrer en Angleterre avec sa cour.
Le naufrage de la Blanche Nef
Henri Ier décide que lui et sa cour partiront du port de Barfleur en Normandie. Au XIIe siècle, le roi-duc ne possède pas de flotte, comme à n’importe quel voyageur désireix de traverser la Manche des capitaines et leurs équipages proposent leurs bateaux. Thomas Airard, un capitaine, propose son navire “La Blanche Nef”. Henri Ier scinde le groupe en deux et installe son fils, Guillaume Adelin et les jeunes gens de la cour sur ce bateau.
À cette époque, les équipages partaient de nuit car les navigateurs utilisaient les constellations pour se guider. Le premier bateau avec le roi part en premier. Le navire de la Blanche Nef est le suivant. Mon invité explique que les jeunes passagers offrent du vin à l’équipage tout en demandant d’accélérer afin de dépasser le premier bateau. Malheureusement, la Blanche Nef heurte un rocher, la coque se perce et le bateau coule. Il n’y a presque aucun survivant. Et parmi les victimes se trouve le prince Guillaume Adelin, seul héritier légitime au trône.
Les conséquences du naufrage

Le naufrage devient un événement de crise pour la classe nobiliaire : en plus du fils du roi, d’autres enfants de nobles sont morts dans cette tragédie, comme les fils du comte de Chester. Le roi Henri Ier n’a pas d’autre héritier mâle légitime et la mère de Guillaume Adelin est décédée deux ans avant le naufrage. Henri Ier est obligé de se remarier, il choisit Adélaïde de Louvain mais ils n’auront jamais d’enfant. A la fin de sa vie, le roi avait certainement pour volonté de faire de Mathilde l’Emperesse, sa seule fille légitime, la prochaine reine d’Angleterre. Mais cette dernière sera écartée au profit de son cousin, Etienne de Blois.
Dans les chroniques du XIIe siècle, ce naufrage est considéré à la fois comme un tournant dans l’histoire de l’Angleterre et également une punition divine. En effet, dans cette société très chrétienne où il est important de donner une sépulture aux défunts or les corps ayant été emportés par le courant, les proches ne peuvent prier pour le salut des âmes des victimes. Bastien Michel explique que cet événement serait le naufrage le plus documenté de l’histoire.
Merci à Lisa Rasamy-Manantsoa pour la rédaction de cet article qui accompagne l’épisode !
Pour en savoir plus sur le sujet de l’épisode, on vous conseille de lire :
- V. Chandler, « The Wreck of the White Ship: A Mass Murder Revealed? », dans D. J. Kagay, L. J. Andrew Villalon (dir.), The Final Argument: The Imprint of Violence on Society in Medieval and Early Modern Europe, Woodbridge, Boydell Press, 1998, p. 179-194.
- J. Green, Henry I: King of England and Duke of Normandy, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
- L. Jean-Marie, La Normandie, le prince et la mer (milieu du XIIe siècle-1204), Mémoire d’Habilitation à diriger des recherches, Université de Caen Normandie, 2016.
- S. Raich, « Wreck of the Sea in Law and Practice in Eleventh- and Twelfth-Century England », dans E. van Houts (dir.), Anglo-Norman Studies XXXVIII: Proceedings of the Battle Conference 2015, Woodbridge, Boydell & Brewer, 2016, p. 141-154.
- E. Ridel, « Bateaux de type scandinave en Normandie (Xe-XIIIe siècle) », dans E. Ridel (dir.), L’héritage maritime des Vikings en Europe de l’Ouest, Actes du colloque de la Hague (30 septembre-3 octobre 1999), Caen, Presses universitaires de Caen, 2002, p. 289-319.
- H. C. Strahl, « Compassion Alone Moved Me to Tell This Story: Orderic Vitalis on the Wreck on the White Ship », Journal of Medieval History, 51-1, 2025, p. 55-80.
- ORDERIC VITAL, The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, M. Chibnall (éd.), Oxford, Clarendon Press (Oxford Medieval Texts), 1978, vol. 6, p. 294-307.
- WACE, The History of the Norman People: Wace’s Roman de Rou, G. Burgess (éd.), Woodbridge, Boydell & Brewer, 2004, p. 205-207.